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Palais de la République à Berlin-Est - Lutz Schramm - CC BY 2.0
Allemagne réunifiée

RDA, l’histoire d’un pays disparu que l’Allemagne voudrait effacer

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Mise à jour le 3 janvier 2026
Temps de lecture : 8 minutes

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Allemagne Histoire

Trente-cinq ans après sa disparition, la RDA reste un champ de bataille. Loin d’un simple débat historiographique, la controverse mémorielle s’est ravivée ces derniers mois : motions de la CDU pour déboulonner les derniers monuments socialistes, relance du débat sur les rues Lénine ou Pieck, polémiques autour des friches de Berlin-Est, enquêtes parlementaires demandées sur la Treuhand.

Pour des millions d’Allemands de l’Est, la réunification n’a jamais été une union : elle fut l’annexion d’un pays entier, suivie d’un effacement systématique. Aujourd’hui, la colère remonte, nourrie par les ruines industrielles, les humiliations symboliques et la certitude que leur histoire continue d’être confisquée.

Quand l’État ouest-allemand impose son récit

La politique du souvenir allemand s’est rigidifiée au fil du temps. À Berlin, la commissaire fédérale Evelin Zupke exige à nouveau que les rues de l’Est cessent de porter les noms de Lénine, Pieck ou Grotewohl : un « assainissement » justifié au nom d’une démocratie qui refuse d’assumer le passé d’un pays disparu. En parallèle, la CDU a relancé son projet de démanteler le monument Ernst Thälmann à Prenzlauer Berg. Et partout dans l’Est, les municipalités sont sommées de plier devant le récit dominant : la RDA comme « seconde dictature », sans nuance, sans contradiction, sans mémoire.

Ce durcissement intervient alors que de nouvelles voix se lèvent dans l’Est pour dénoncer les effets persistants d’un processus vécu comme une absorption brutale. L’exemple le plus emblématique reste la destruction du Palais de la République, effacé au profit du château des Hohenzollern. Ce geste, loin d’être neutre, a symbolisé le désir de restaurer une continuité occidentale en niant l’existence même du pays socialiste.

Volker Braun en a donné la traduction littéraire dans La Propriété : « Je me tiens sur une place qui n’existe plus. » Ces mots ne décrivent pas seulement un bâtiment détruit ; ils disent la vérité d’un peuple dont on a effacé les traces pour pouvoir écrire une histoire officielle sans contradictions.

Cette annexion mémorielle s’appuie sur une mécanique éprouvée : criminaliser la RDA, réduire 40 ans d’histoire à la Stasi, muséaliser la répression et invisibiliser le vécu quotidien. Une stratégie qui évite la question essentielle : que fait-on de l’expérience de 17 millions de personnes ?

Mémoire en négatif, ruines industrielles et demande de vérité

Dans l’Est, la mémoire n’est pas une collection de monuments. Elle est incarnée dans les vides. Un pays entier a été démantelé – et pas seulement symboliquement. La Treuhandanstalt, agence créée pour privatiser l’économie de la RDA, a fermé plus de 2 500 sites industriels et supprimé près de trois millions d’emplois. Son action, longtemps présentée comme une nécessité technique, apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle fut : un choc économique violent, une liquidation massive et souvent intéressée, largement menée au profit d’acteurs venus de l’Ouest.

Comprendre la Treuhand : l’agence qui a liquidé la RDA

La Treuhandanstalt (1990–1994) fut l’organisme chargé de privatiser l’ensemble de l’économie de la RDA. Officiellement créée pour assurer une « transition vers l’économie de marché », elle a en réalité procédé à une liquidation sans précédent en Europe : plus de 2 500 entreprises fermées, près de trois millions d’emplois détruits.

De nombreux acheteurs occidentaux ont acquis des usines pour une somme symbolique, parfois pour les fermer immédiatement afin d’éliminer une concurrence potentielle. Aujourd’hui encore, historiens et sociologues qualifient cette opération de « thérapie de choc » imposée par l’Ouest à l’Est. Pour des millions d’Allemands, la Treuhand reste synonyme de spoliation, de promesses non tenues et de rupture sociale durable.

Berlin, 28 novembre 1980 : Environ 2 000 employés des industries métallurgiques et électriques des Länder de Berlin et de Brandebourg exigeaient la restructuration des entreprises de l’ancienne RDA et la préservation des emplois. Manfred Foede, premier représentant d’IG Metall Berlin devant le bâtiment de la Treuhandanstalt.

C’est la raison pour laquelle plusieurs élus de l’Est réclament désormais une commission « vérité et réconciliation » sur les décisions de cette institution. Pour eux, la Treuhand n’est pas un épisode clos : c’est l’acte fondateur d’un ressentiment profond, celui d’un peuple mis en tutelle économique au nom de la transition.

Ce passé refoulé ressurgit aujourd’hui avec force. Les enfants de la réunification – ceux qui n’ont jamais connu la RDA – se heurtent à des loyers inaccessibles dans les quartiers gentrifiés de Berlin-Est où vivaient leurs parents. Les friches industrielles qui ponctuent la Saxe, le Brandebourg ou la Thuringe rappellent que la promesse de prospérité partagée n’a jamais été tenue.

Et dans le débat public, les mots « Ossi » (habitants de l’ex-RDA) et « Wessi » (habitants de l’ex-RFA) ressurgissent. À l’origine simples surnoms géographiques, ces termes sont devenus après 1990 des étiquettes sociales chargées de préjugés : le « Jammerossi », l’Est-Allemand supposé geignard et assisté ; le « Besserwessi », l’Ouest-Allemand arrogant venu « apprendre la modernité » à l’Est. Leur retour aujourd’hui montre que la fracture identitaire entre les deux Allemagnes n’a jamais disparu, malgré trente ans de discours officiels affirmant que tout cela serait désormais « réglé » par la réunification.

La lutte mémorielle devient alors politique. Die Linke dénonce un effacement injustifiable. L’AfD récupère le ressentiment et le détourne. La CDU verrouille le récit pour éviter le retour du spectre socialiste. Au centre, un fait s’impose : l’Allemagne ne parvient toujours pas à intégrer la RDA comme partie de son histoire. Et tant que cette incapacité persistera, l’Est continuera de rappeler que les pays ne meurent jamais tout à fait.


Qui est Volker Braun ?

Volker Braun (né en 1939 à Dresde) est l’une des grandes voix de la littérature allemande contemporaine. Ouvrier devenu philosophe puis dramaturge au Berliner Ensemble, il incarne la génération d’intellectuels de la RDA à la fois engagés dans le projet socialiste et lucides sur ses dérives.

Après 1990, Braun vit la réunification comme une dépossession et défend l’idée d’une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme dirigiste. Son poème La Propriété, devenu emblématique, exprime la violence symbolique de l’effacement de la RDA et la mémoire blessée de ses habitants.

Couronné par de nombreuses distinctions, dont le prestigieux prix Georg-Büchner, Braun demeure une figure majeure de la conscience critique allemande : un poète pour qui l’écriture reste une arme politique et un outil de survivance mémorielle.

Extrait du poème La Propriété de Volker Braun

La propriété
Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest.
GUERRE AUX CHAUMIÈRES PAIX AUX PALAIS !
Je l’ai flanqué dehors comme on fait d’un vaurien.
Il brade à tout venant ses parures austères.
L’été de la convoitise succède à l’hiver.
Et à mon texte entier on ne comprend plus rien.
On me dit de planter mes pénates dans la brousse.
On m’arrache ce que je n’ai jamais possédé.
Ce que je n’ai vécu va toujours me manquer (...)
Ma propriété, la voici déjà dans vos griffes.
Quand rendrai-je à moi en voulant dire à tous ?
Volker Braun, Poèmes choisis, Gallimard, 9€30
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