Cet article est le troisième volet d’un dossier sur la guerre en Ukraine, pour penser l’histoire au prisme de l’art opératif, de l’industrie et des sociétés. Il propose une lecture matérialiste et historique du conflit, loin des brouillards médiatiques, pour comprendre les dynamiques réelles qui décident de la victoire ou de la défaite.
Le dossier au complet :
— Publié le 1er novembre 2025 : L’art opératif russe, comprendre la logique profonde de la guerre
— Publié le 8 novembre 2025 : L’art industriel de la guerre : masse, énergie et technologie au service de l’attrition
La guerre ne se gagne pas seulement avec des chars, mais avec des hommes
La guerre n’est jamais seulement une affaire d’armes, de tactiques ou de missiles. Elle est d’abord et avant tout une épreuve pour les sociétés.
Elle teste leur capacité à endurer dans la durée, à absorber les pertes, à maintenir l’effort industriel, à conserver leur cohésion politique et à se projeter dans l’histoire. Elle révèle ce que sont réellement les nations : leur vitalité démographique, leur force morale, leur profondeur culturelle et leur capacité à relier les sacrifices présents à un horizon collectif.
C’est là que se joue aujourd’hui le sort du conflit en Ukraine. Et c’est là que se dessine un déséquilibre plus profond encore que celui des arsenaux : un déséquilibre civilisationnel.
Car la Russie et l’Ukraine – et, derrière elles, la Russie et l’Occident – n’ont pas la même profondeur historique, pas la même démographie, pas la même relation au temps. Elles ne mènent pas seulement deux stratégies militaires différentes : elles incarnent deux manières d’exister dans l’histoire.
Comme l’écrivait Carl von Clausewitz, « la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens ». Mais il faudrait ajouter : elle est aussi la mise à l’épreuve de la société par d’autres moyens.
L’Ukraine à bout de souffle : la société au bord du point de rupture
Derrière les annonces de livraisons d’armes et les discours politiques, un fait structurel s’impose : l’Ukraine est en train de s’épuiser. Pas seulement militairement, mais humainement, démographiquement et socialement.
1. Une démographie en chute libre
Depuis 2021, la population ukrainienne est passée de 43,5 millions à environ 33,7 millions d’habitants, selon les estimations du FMI. La guerre a provoqué une hémorragie humaine massive :
- La natalité s’est effondrée de près de 40 % depuis 2021.
- Le taux de fécondité est tombé à 1,16 enfant par femme, l’un des plus bas au monde.
- L’espérance de vie des hommes a chuté de 66,4 ans à 64 ans entre 2020 et 2023.
- Entre 100 000 et 150 000 soldats auraient déserté depuis 2024.
- Plus de 6 millions de civils, majoritairement des femmes et des enfants, ont fui le pays.
L’État ukrainien tente de compenser cet effondrement par des mesures désespérées : abaissement de l’âge de la conscription de 27 à 25 ans en 2024, projets pour le baisser à 20 voire 18 ans, mobilisation des plus de 60 ans (été 2025) – rappelant les dernières levées du Volkssturm allemand en 1944 – et enrôlement de 68 000 femmes déjà intégrées aux forces armées.
Ces politiques traduisent moins une stratégie qu’un état de survie. Elles montrent que le pays approche ce que certains officiers ukrainiens appellent le « point Oméga » : ce moment où la capacité de renouveler les troupes devient inférieure au rythme des pertes, où l’armée cesse de se reconstituer et commence à s’éteindre lentement.
2. La société civile fragilisée et fracturée
Cette crise démographique s’accompagne d’un effondrement social. La mobilisation massive, la fuite des jeunes, la désorganisation économique, l’exode des femmes et des enfants ont désarticulé le tissu social ukrainien. L’économie, déjà fragilisée, repose presque entièrement sur l’aide occidentale. La dette nationale s’élève désormais à 143,6 milliards de dollars, avec un moratoire de 20 milliards d’intérêts arrivé à échéance en août 2024.
Cette dépendance traduit un phénomène bien connu des économistes : le syndrome des coûts irrécupérables. Comme l’a analysé Jacques Baud, l’Occident comme le gouvernement Zelensky poursuivent la guerre non parce qu’ils pensent qu’elle peut être gagnée, mais parce qu’ils ont trop investi politiquement, financièrement et humainement pour admettre l’échec.
L’Ukraine vit donc dans un état de mobilisation totale qui épuise sa société. Et cette mobilisation ne se fait pas sans tensions : les méthodes coercitives de recrutement – la « bussification », c’est-à-dire l’enlèvement d’hommes dans la rue pour les envoyer de force au front – ont suscité colère et résistances. Les réfractaires sont traqués jusque dans les pays de l’UE. Cette situation n’est pas celle d’un pays en guerre « normale » : c’est celle d’une société mise à nu, dont chaque fibre est sollicitée pour maintenir un effort devenu insoutenable.
3. Le tissu militaire en lambeaux
L’armée ukrainienne elle-même reflète cette désorganisation sociale. Elle est devenue un patchwork hétéroclite de matériels de provenances diverses, de générations différentes et de calibres incompatibles.
Les chars Abrams sont utilisés comme artillerie mobile, les véhicules français et allemands tombent en panne faute de pièces détachées, les systèmes de commandement sont fragmentés. Cette incohérence doctrinale empêche la mise en œuvre d’opérations combinées et condamne les forces ukrainiennes à une utilisation tactique dispersée des moyens.
La profondeur russe : un État, une industrie, une société
Face à cet épuisement, la Russie présente un modèle diamétralement opposé. Ce n’est pas seulement une armée qu’elle engage, mais toute une société, organisée autour d’un effort de guerre de longue durée. Cette profondeur s’exprime sur plusieurs plans.
Une démographie résiliente et un État mobilisateur
La Russie, malgré ses propres défis démographiques, n’a pas connu un effondrement comparable. Avec plus de 145 millions d’habitants, elle dispose d’un réservoir humain beaucoup plus vaste. Elle a mobilisé progressivement, en évitant les levées massives qui auraient bouleversé sa société. Son appareil d’État centralisé, fort de son expérience historique, a réussi à maintenir la cohésion interne malgré les sanctions et les pertes.
Cette mobilisation n’est pas seulement militaire : elle est aussi économique, scientifique, éducative et culturelle. Les régions industrielles tournent à plein régime, les universités sont associées à l’effort technologique, les entreprises d’État réorientées vers la production stratégique. Cette capacité de coordination verticale – héritée en partie de l’organisation soviétique – confère à la Russie une profondeur stratégique dont l’Ukraine est dépourvue.
Le « point Oméga » : quand la guerre use plus vite qu’elle ne recrute
Dans toute guerre d’attrition, il existe un seuil invisible où l’équilibre bascule : c’est ce que certains analystes militaires appellent le « point Oméga ». Il correspond au moment où la société ne parvient plus à renouveler les ressources humaines et matérielles qu’elle perd. Au-delà de ce seuil, l’armée cesse d’être un organisme vivant pour devenir un corps qui se consume plus vite qu’il ne se régénère.
L’Ukraine s’en approche dangereusement. Ses campagnes de mobilisation montrent que l’État gratte désormais les dernières marges de son réservoir humain. Son industrie, exsangue, dépend presque entièrement de l’aide occidentale. Et cette aide elle-même, conditionnée par des cycles électoraux et des tensions internes aux pays donateurs, n’a rien de garanti dans le temps. La machine de guerre ukrainienne est désormais branchée sur des perfusions extérieures, tandis que la Russie, elle, alimente la sienne depuis son propre corps social.
Ce déséquilibre structurel rappelle une loi formulée par Clausewitz : « La guerre est un acte de force qui pousse chaque adversaire à dépasser les limites de l’autre. » Dans cette poussée, c’est souvent celui dont la société est la plus profonde – et non celui dont l’armée est la plus brillante – qui finit par l’emporter.
| Russie vs Ukraine – L’épreuve de l’endurance | ||
|---|---|---|
| Russie | Ukraine | |
| Population | 145 millions | 33,7 millions (en baisse) |
| Capacité de production d’obus | 3 millions/an (152 mm) | 150 000/an (dépendante de l’aide OTAN) |
| Structure industrielle | Héritée de l’URSS, intégrée, étatisée, en 3x8 | Fragmentée, dépendante, désorganisée |
| Mobilisation | Progressive, contrôlée, volontaires et réservistes | Extrême : jeunes, seniors, femmes, coercition |
| Soutien extérieur | Autonomie stratégique | UE, USA, dépendance totale |
| Cohésion sociale | Élevée, appui majoritaire à l’effort de guerre | Érosion, fractures internes, exode massif |
Ce tableau résume la réalité nue : la Russie n’a pas seulement l’avantage militaire ou industriel ; elle a l’avantage social et structurel. Elle peut absorber les chocs, renouveler ses forces, maintenir l’effort. L’Ukraine, elle, vit à crédit – humain, financier, industriel et politique.
De l’endurance à la victoire : la dialectique historique
L’histoire des guerres montre que la victoire ne revient pas toujours à celui qui remporte les batailles. Elle revient à celui qui sait endurer plus longtemps que son adversaire. C’est cette endurance qui fit plier Napoléon en 1812, qui épuisera l’Allemagne nazie en 1945, qui fera triompher l’URSS sur le Reich malgré des pertes colossales. La guerre n’est pas seulement un duel de volontés : c’est un duel de sociétés.
L’idéologie ne pèse rien face à la matière, et la rhétorique ne compense pas la démographie. Une société financiarisée, fragmentée, dépendante de l’extérieur peut dominer les marchés… mais elle ne gagne pas les guerres.
La Russie, héritière d’un siècle d’expérience historique, d’un appareil industriel robuste et d’un État centralisateur, articule tous ces éléments dans une stratégie d’endurance. L’Ukraine, soutenue par un Occident désindustrialisé et démographiquement stagnant, ne le peut pas. Dans ce choc, le résultat ne dépend pas d’une percée spectaculaire ou d’un système d’armes miracle, mais d’un rapport de forces profond et organique.
L’endurance comme critère de l’histoire
La guerre en Ukraine aura eu au moins un mérite : elle a dissipé les illusions. Elle a rappelé que la puissance ne se mesure pas en tweets, en sanctions ou en slogans, mais en acier, en énergie, en obus, en enfants, en années. Elle a rappelé que la politique internationale n’est pas un concours de morale, mais une dialectique de forces matérielles. Elle a rappelé que la victoire ne sourit pas à celui qui crie le plus fort, mais à celui qui tient le plus longtemps.
Ce conflit est en train de redéfinir l’ordre mondial. Il consacre le retour des sociétés profondes, de l’industrie, de la démographie et de l’État. Il expose la fragilité d’un Occident qui a troqué ses usines contre des bilans comptables et ses politiques de long terme contre des cycles électoraux.
L’endurance n’est pas seulement une qualité militaire. C’est un principe historique. C’est elle qui fit triompher Rome sur Carthage, l’URSS sur le Reich, le Vietnam sur les États-Unis. Et c’est elle, aujourd’hui, qui décidera de l’issue de la guerre en Ukraine.