Après un report en 2024 dû à une inflation trop élevée, la Banque centrale européenne et la Commission européenne ont estimé que la Bulgarie respectait, en 2025, les critères de convergence (ratio dette/PIB, déficit/PIB, taux d’inflation, taux d’intérêt, adhésion au mécanisme de change européen). Le feu vert de l’ensemble des ministres des Finances de la zone euro a été donné en juillet dernier.
Après des années d’austérité, la Bulgarie obtient le feu vert
Pour respecter les critères économiques et obtenir ce feu vert, la Bulgarie a dû mettre en place des politiques d’austérité successives, entériner des trajectoires de déficit très strictes et s’engager dans les inévitables « réformes structurelles ».
Les politiques d’austérité et de convergence imposées en Bulgarie dans la perspective de l’entrée dans la zone euro se sont traduites par des effets économiques et sociaux profonds. La Bulgarie est marquée par une démographie en déclin et une fuite des jeunes générations vers l’Ouest : la population a diminué d’environ 10 % en une décennie, avec un vieillissement important et une projection de chute continue d’ici 2050, limitant la capacité productive et accentuant les pressions sur les systèmes sociaux. La pauvreté demeure élevée, avec près de 30 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté, le taux le plus élevé de l’UE.
L’intégration économique au marché commun s’est accompagnée de privatisations massives et de la vente de pans entiers de l’économie aux capitaux étrangers et aux réseaux de corruption locaux. L’accès à d’importants fonds structurels — de l’ordre de plusieurs milliards d’euros pour la période 2021-2027 — a souvent bénéficié principalement à des entreprises multinationales ou a été capté par des élites proches du pouvoir. Il a aussi été utilisé comme un chantage à la subordination politique et économique. Cette captation a contribué à la désindustrialisation de certaines régions et à une insertion subordonnée dans les chaînes de valeur européennes.
Le démantèlement des acquis hérités du socialisme en matière de santé, d’éducation ou de protection sociale a fragilisé encore davantage les conditions de vie des classes populaires.
La monnaie unique contre la volonté populaire
Au cours de l’année 2025, la perspective de l’abandon de la monnaie nationale, le lev, s’est heurtée à une opposition populaire significative, non seulement par crainte des conséquences inflationnistes mais également par opposition à la perte de souveraineté induite par l’intégration monétaire.
Mi-2025, plusieurs sondages ont montré que la majorité des Bulgares n’approuvait pas l’entrée dans la zone euro. Plus de 60 % souhaitaient un référendum sur l’adoption de l’euro, et une majorité s’y opposerait en cas de vote. Le président de la République, Roumen Radev, en fonction depuis 2017, pilote de chasse et ancien membre du parti communiste, souvent présenté comme « pro-russe » par les médias occidentaux, est intervenu en mai 2025 pour demander un référendum sur l’adoption de la monnaie unique. Ce soutien a galvanisé les manifestants, mais le référendum, également demandé par 600 000 Bulgares dans le cadre d’une pétition, a été catégoriquement refusé par le pouvoir en place.
Le gouvernement de coalition composé de la droite libérale-conservatrice, des sociaux-démocrates du parti socialiste et d’un parti populiste a fait la sourde oreille. En l’absence d’une réelle opposition de gauche à l’euro, seul le parti Renaissance, qualifié d’extrême droite, opposé à l’euro et à l’escalade militaire avec la Russie, est apparu en soutien de la majorité des Bulgares s’opposant à la monnaie unique. Une aubaine pour le gouvernement néo-libéral et Bruxelles, qui ont eu tout le loisir de qualifier le vaste mouvement d’opposition à l’euro de « pro-russe » et « d’extrême droite ».
En réalité, au-delà des questions monétaires, l’entrée de la Bulgarie dans la zone euro est également un enjeu géopolitique significatif. Dans le contexte de la guerre en Ukraine et du refus de plus en plus manifeste par Bruxelles de toute voix discordante, l’adoption de l’euro est utilisée par les élites européennes comme un instrument pour consolider l’alignement de la Bulgarie avec les orientations stratégiques euro-atlantiques.
La rue fait tomber le gouvernement sans remettre en cause l’intégration monétaire
Les manifestations massives de décembre 2025, distinctes du mouvement de l’été contre l’euro, qui ont conduit à la démission du gouvernement de Rosen Zhelyazkov, ne peuvent pas être réduites à un simple épisode de « Gen Z ». Elles s’inscrivent dans un contexte de crise politique chronique, marqué par l’instabilité gouvernementale, l’austérité budgétaire et une corruption systémique des élites se succédant au pouvoir sans changer d’un iota l’orientation économique et sociale du pays.
Déclenchées par un projet de budget augmentant les taxes et les cotisations sociales, elles ont rapidement cristallisé des colères sociales accumulées : stagnation des salaires, dégradation des services publics, absence de perspectives pour la jeunesse et sentiment d’exclusion démocratique. Ce mouvement n’était ni homogène ni idéologiquement stabilisé : il a agrégé des travailleurs frappés par l’austérité, des classes moyennes appauvries, une jeunesse précarisée, mais aussi des forces libérales pro-européennes, qui y ont vu l’occasion d’écarter un gouvernement discrédité sans remettre en cause le cadre économique imposé par l’Union européenne.
Cette ambiguïté explique à la fois son ampleur et ses limites : capable de faire tomber un exécutif, mais sans déboucher sur une remise en cause claire des politiques de convergence, ni du processus d’intégration monétaire lui-même, pourtant au cœur des contraintes sociales dénoncées dans la rue. La Bulgarie se dirige vers ses 8es élections législatives en cinq ans, avec à la clé probablement un statu quo politique lié à l’absence de réelle alternative cohérente et structurée face aux politiques néo-libérales.