Depuis 2022, l’Occident promettait que l’Ukraine pouvait « gagner » si l’aide suivait. Le problème, c’est que la guerre moderne ne se nourrit pas de slogans, mais d’acier, d’explosifs et d’effectifs. Or, sur ce terrain-là, le rapport de forces est déséquilibré. Tandis que la Russie mobilise sa base industrielle, produit près de trois millions d’obus par an et réactive des chaînes d’armement, l’Union européenne peine à en assembler un million malgré des conférences et des communiqués à la pelle. Aux États-Unis, le Pentagone rationne désormais les livraisons, faute de stocks stratégiques.
La guerre industrielle dévore le storytelling
Sur le terrain, la dynamique s’inverse. Dans le Donbass, les forces russes progressent désormais au-delà de Pokrovsk, pivot logistique ukrainien, et s’établissent plus loin encore, au-delà de Tchassiv Yar, entamé au printemps précédent, menaçant ainsi les hauteurs couvrant Slaviansk et Kramatorsk. Autour de Koursk, l’incursion ukrainienne a tourné court. L’attrition n’a pas de pitié pour les illusions. Produire, transporter, réparer, réarmer, voilà la clé.
L’industrie russe l’a compris plus vite que les capitales occidentales, trop occupées à masquer leurs limites derrière des promesses politiques. La persistance du discours victimaire (« l’Ukraine doit gagner ») sert moins à motiver Kiev qu’à éviter d’admettre qu’un conflit de haute intensité ne se gagne pas avec des stocks OTAN conçus pour des opérations expéditionnaires.
Kiev, capitale sous perfusion, population en rupture
Dans la capitale ukrainienne, l’envers du décor est tout aussi brutal. Coupures électriques quotidiennes de quatorze à quinze heures, trois ou quatre heures de rétablissement, chauffage absent dans 5 600 immeubles en plein hiver, eau gelée dans les sanitaires, gaz instable, hôpitaux saturés et risques d’épidémie évoqués par la presse internationale. Le maire Vitali Klitschko a été contraint d’évoquer une possible évacuation. En janvier, 600 000 habitants auraient quitté Kiev, un exode comparable à celui d’une métropole russe. On parle désormais de quartiers entiers transformés en « zones froides » où seuls restent ceux qui n’ont pas les moyens de partir.
Ce choc matériel n’est pas seulement lié aux frappes russes ciblant l’énergie. Il découle aussi d’une combinaison de corruption, de mauvaise gestion et de choix structurels absurdes, comme la dépendance totale au tout-électrique dans des constructions post-soviétiques sans redondance thermique. Des milliards occidentaux ont été injectés, mais trop souvent captés par des sous-traitants fantômes, des panneaux solaires inadaptés au gel, des projets non finalisés ou des contrats opaques. Résultat : une ville de trois millions d’habitants menacée d’asphyxie logistique, tandis que les responsables politiques s’invectivent sur les plateaux TV.
Le moral suit la même pente. L’épisode Tina Karol, chanteuse adulée avant guerre, devenue cible des réseaux pour une chanson patriote jugée insultante au regard du froid et des coupures, illustre un basculement important : la propagande ne chauffe ni les appartements ni les bébés. Les commentaires publics ont viré du soutien patriotique à la colère pure. Pour une partie croissante de la population, la « victoire » n’est plus une fin stratégique, mais un slogan épuisé face à une guerre qui entre dans sa quatrième année.