Cet article est le deuxième volet d’un dossier sur la guerre en Ukraine, pour penser l’histoire au prisme de l’art opératif, de l’industrie et des sociétés. Il propose une lecture matérialiste et historique du conflit, loin des brouillards médiatiques, pour comprendre les dynamiques réelles qui décident de la victoire ou de la défaite.
Dans ce dossier
— Publié le 1er novembre 2025 : L’art opératif russe, comprendre la logique profonde de la guerre
— Le 15 novembre 2025 : La victoire appartient à la société qui endure
La guerre moderne se gagne dans les usines
Dans l’imaginaire occidental, la guerre moderne est souvent représentée comme un affrontement de précision : drones intelligents, frappes chirurgicales, technologies de pointe. Mais la guerre en Ukraine a balayé cette illusion. Elle a réintroduit une vérité ancienne que l’Occident avait oubliée : les guerres se gagnent dans les usines, les aciéries, les mines et les laboratoires. La victoire ne revient pas à celui qui possède les armes les plus sophistiquées, mais à celui qui est capable d’en produire suffisamment, assez longtemps, pour user l’ennemi.
Cette guerre est redevenue ce que l’historien militaire Martin van Creveld appelait une « guerre industrielle », c’est-à-dire un conflit dans lequel la puissance matérielle – acier, poudre, obus, moteurs, énergie – l’emporte sur l’ingéniosité tactique ou la supériorité technologique ponctuelle. Elle se déroule autant dans les états-majors que dans les ateliers, moins dans les discours politiques que dans la logistique.
L’art opératif russe ne serait rien sans cet art industriel qui le soutient. Il n’y a pas de stratégie d’attrition sans munitions, pas de profondeur opérationnelle sans camions, pas de guerre longue sans acier et sans énergie. La Russie a compris cette évidence et a construit son effort de guerre en conséquence. L’Occident, prisonnier de trois décennies de désindustrialisation et d’illusion post-historique, redécouvre avec stupeur qu’il ne suffit pas d’imprimer de l’argent pour produire des obus.
La Russie : une économie de guerre structurée pour durer
L’un des faits les plus spectaculaires révélés par la guerre est la résilience industrielle russe. Alors que les sanctions occidentales prévoyaient un effondrement rapide, l’économie russe s’est réorientée, restructurée et militarisée.
- En 2024, la Russie produit environ 3 millions d’obus de 152 mm par an, contre environ 1 million pour l’ensemble des pays de l’OTAN réunis (principalement en 155 mm).
- Les usines d’armement fonctionnent en trois-huit, un rythme continu hérité de l’organisation soviétique.
- Le PIB russe a progressé de 4 % en 2024, tiré notamment par un « keynésianisme militaire » assumé qui a dynamisé les régions industrielles et augmenté les salaires dans le secteur de la défense.
La Russie a également fait preuve d’une agilité logistique remarquable : réouverture de lignes de production fermées depuis les années 1990, relance des chaînes d’approvisionnement locales, adaptation rapide de l’industrie civile à la production militaire. Les sanctions ont paradoxalement accéléré ce processus en forçant le pays à reconstruire des chaînes de valeur souveraines dans les domaines critiques.
L’Occident face au mur de la désindustrialisation
À l’inverse, les pays occidentaux ont découvert avec retard leur incapacité structurelle à soutenir un effort de guerre prolongé. Après la fin de la Guerre froide, ils ont démantelé leurs complexes militaro-industriels, privatisé leurs arsenaux, délocalisé leurs chaînes de production et orienté leurs économies vers les services et la finance.
Les chiffres sont édifiants :
- La France produit environ 20 000 obus de 155 mm par an, soit moins de trois jours de consommation au rythme ukrainien.
- Les États-Unis, malgré leur puissance économique, produisent à peine de quoi couvrir six semaines de combat intensif.
- L’Allemagne, jadis géant industriel, a vu ses capacités s’éroder au point de dépendre des importations pour certains composants essentiels.
Cette situation n’est pas seulement le produit d’un choix industriel : elle est l’héritage d’un choix idéologique et économique. Depuis les années 1990, les économies occidentales ont fait le pari de la financiarisation, présentée comme le stade ultime de la modernité économique. En transformant l’industrie en variable d’ajustement et en privilégiant la rentabilité immédiate sur la production matérielle, elles ont sacrifié les fondations mêmes de leur puissance.
Cette financiarisation avait un but implicite : résoudre la baisse tendancielle du taux de profit que Marx avait identifiée comme une loi fondamentale du capitalisme. En remplaçant la production de valeur réelle par l’expansion du capital fictif, elle a permis de prolonger artificiellement l’accumulation. Mais elle a aussi creusé un fossé béant entre richesse financière et puissance matérielle. Aujourd’hui, ce fossé devient un gouffre sur le champ de bataille.
Le retour de la géopolitique de la matière
La guerre en Ukraine a replacé au cœur des rapports de force la question de la matière. Acier, chimie, énergie, coton, poudre : tous les ingrédients oubliés de la guerre du XXᵉ siècle redeviennent des enjeux stratégiques. L’ère des guerres « propres » et « rapides » s’achève. Nous sommes revenus dans le monde de Verdun et de Koursk, celui des cadences, des stocks, des flux logistiques, de la métallurgie et de la chimie lourde.
Dans ce domaine, la Russie dispose d’un avantage structurel. Elle contrôle des ressources naturelles massives (fer, charbon, gaz, pétrole, coton) et les transforme dans des complexes industriels encore imprégnés de la logique soviétique. Cette logique – centralisation, planification, intégration verticale – permet d’articuler la production de guerre sur le temps long. C’est elle qui rend possible l’attrition, c’est-à-dire l’idée que le temps lui-même devient une arme.
Obus de 152 mm : la logique industrielle contre la sophistication
Le cœur de la guerre d’attrition, c’est l’obus. Et là encore, la différence entre la Russie et l’OTAN n’est pas seulement quantitative, elle est aussi conceptuelle.
L’obus russe de 152 mm, hérité de la tradition soviétique, illustre une philosophie simple : produire en masse, à bas coût, un projectile efficace dans une grande variété de situations. Moins sophistiqué que son équivalent occidental de 155 mm, il est aussi plus rapide à produire, moins cher, plus facile à stocker et mieux adapté à un usage intensif.
Cette simplicité n’est pas une faiblesse : c’est une force industrielle. Dans une guerre d’attrition, la cadence prime sur la précision, la robustesse sur la complexité. La Russie peut ainsi tirer plus de 10 000 obus par jour, tandis que les livraisons occidentales arrivent au compte-gouttes.
Cette approche rappelle l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale : le char T-34, moins sophistiqué que ses rivaux allemands mais produit à plus de 57 000 exemplaires, fut décisif par son volume, sa fiabilité et sa rusticité. L’arme la plus performante n’est pas celle qui brille sur le papier, mais celle que l’on peut produire, transporter et utiliser sans rupture.
La poudre, le coton et la chimie : le nerf oublié de la guerre
Derrière chaque obus, il y a de la poudre. Et derrière la poudre, il y a de la chimie, de l’énergie et… du coton. La nitrocellulose, base de la poudre moderne, dépend d’un approvisionnement régulier en coton et en acide nitrique – deux secteurs où la Russie a investi massivement et où l’Occident dépend souvent d’importations lointaines.
Cette réalité souligne un fait stratégique : la souveraineté industrielle commence à la base de la chaîne de valeur. Produire des obus suppose de produire de la poudre, qui suppose de produire des matières premières. La Russie a reconstitué ces filières ; l’Occident les a souvent perdues. C’est pourquoi les usines européennes ont été incapables d’augmenter rapidement leur production en 2022-2025 : il leur manquait la base chimique elle-même.
Là encore, la guerre en Ukraine agit comme un rappel brutal : une chaîne de valeur désindustrialisée est une chaîne de valeur vulnérable. Aucune planche à billets ne peut remplacer le coton, l’acide ou l’acier quand ils viennent à manquer.
L’héritage soviétique : une empreinte indélébile
Cette supériorité industrielle n’est pas née en 2022. Elle s’enracine dans un siècle d’Histoire. Le socialisme soviétique, malgré sa chute politique, a laissé une empreinte indélébile dans l’organisation matérielle de la Russie contemporaine.
Ses infrastructures, son savoir-faire, ses écoles d’ingénieurs, ses complexes militaro-industriels et son approche planificatrice de l’économie sont toujours là. Ils constituent un socle que trois décennies de capitalisme n’ont pas effacé.
L’existence même de cette base démontre que la force d’un système ne se mesure pas uniquement à sa longévité politique, mais à la profondeur des structures qu’il laisse derrière lui. Ce legs industriel, scientifique et logistique permet aujourd’hui à la Russie d’absorber les chocs, de relancer ses usines, de mobiliser son économie et de soutenir une guerre longue. C’est une preuve tangible que, loin d’être un simple « accident historique », le socialisme soviétique a façonné une puissance structurelle qui survit à son effondrement politique.
La légitimité de la puissance
La guerre en Ukraine a rappelé une vérité ancienne : la puissance militaire n’est que la traduction politique de la puissance industrielle. Celui qui maîtrise l’acier, la poudre, l’énergie et la chimie impose le rythme de la guerre. Celui qui dépend d’importations lointaines et de chaînes mondialisées découvre son impuissance dès que le conflit s’éternise.
L’Occident, après avoir sacrifié son industrie à la rentabilité financière, se retrouve démuni. Sa planche à billets ne peut pas remplacer une aciérie, ni un fonds spéculatif produire un obus. Sa financiarisation – censée résoudre la baisse tendancielle du taux de profit – l’a privée de la capacité même de produire les outils de sa puissance. La Russie, au contraire, a transformé son héritage industriel en levier stratégique. Elle ne se contente pas d’avoir des usines : elle a une politique industrielle articulée à un projet géopolitique.
Mais cette puissance matérielle ne suffit pas à elle seule. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. »
Cette maxime s’applique aux puissances d’aujourd’hui comme à celles d’hier. Une puissance industrielle et militaire ne peut prétendre dominer durablement l’ordre mondial que si elle respecte la souveraineté des nations, le droit international et l’égalité entre États. Sans cette légitimité, elle ne produit qu’une hégémonie instable et contestée.
Dans un monde revenu à la géopolitique de la production et de l’endurance, les sociétés capables d’organiser leur base industrielle comme une arme stratégique domineront les champs de bataille… et l’ordre mondial – réellement, si elles respectent la souveraineté des autres nations.