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Biélorussie

Dialogue discret avec les États-Unis, fidélité à Moscou et appel à la paix : la ligne de Loukachenko

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Mise à jour le 6 février 2026
Temps de lecture : 8 minutes

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Russie États-Unis Biélorussie

Alexandre Loukachenko, président de la Biélorussie depuis 1994, fait figure de repoussoir officiel d’une Europe qui se dit démocratique, principalement parce que son modèle social et économique n’a jamais renié l’héritage soviétique et montre qu’une alternative est possible au capitalisme prédateur.

Le dirigeant biélorusse étonne souvent par son goût pour les interviews fleuves avec des journalistes occidentaux qui n’ont généralement pas la langue dans leur poche. Celle qu’il a accordée au Time il y a deux mois, désormais diffusée sur les canaux biélorusses, mérite qu’on s’y attarde : elle dévoile un Loukachenko sûr de ses lignes rouges, prêt au dialogue quand il l’estime utile, et très clair sur ce qu’il n’est pas question de négocier : l’alliance indéfectible entre les peuples russes et biélorusses.

Les États-Unis reprennent discrètement contact avec la Biélorussie

Après une ère glaciaire qui a débuté avec les élections présidentielles biélorusses de 2020, Washington a récemment repris contact avec Minsk. Plus de cinq délégations, d’officiels du département d’État et de la CIA ont défilé à Minsk plus ou moins discrètement ces derniers mois.

Le président biélorusse joue carte sur table : les sanctions sont douloureuses, certes, mais pas question pour la Biélorussie d’adopter une posture victimaire ; l’économie s’adapte. Les États-Unis, même affaiblis, restent ce qu’ils sont — une superpuissance mondiale — alors « tout dialogue est bon à prendre ». Il raconte que la ligne dure américaine, officiellement portée par Biden, se prolongeait déjà sous Trump. Puis, soudain, des signaux ont émergé en faveur d’une reprise des discussions techniques sur les dossiers régionaux sur les questions globales, sur le conflit ukrainien. Loukachenko n’en attend pas des miracles, encore moins une levée totale des sanctions, mais constate avec une satisfaction mesurée que quelque chose bouge.

Le fantasme d’un découplage entre Biélorussie et Russie

Quand est évoqué l’objectif américain — séparer Minsk de Moscou, vieux fantasme remontant aux années 1990 — Loukachenko hausse les épaules. « Cette idée remonte à 1994 avec les premières visites de Soros en Biélorussie […] Mais je suis et resterai un homme soviétique, je n’ai jamais abandonné les meilleurs principes soviétiques. Comme les américains n’abandonnent jamais leur histoire. L’amitié entre les peuples russes et biélorusses est intangible ». Tout en se montrant ouvert à la reprise du dialogue avec les États-Unis, Loukachenko dit clairement que Minsk ne préparera jamais un accord avec Washington dans le dos de la Russie.

Il reconnaît par ailleurs que ce retour du dialogue avec les États-Unis agace dans certains cercles russes au sein de l’administration présidentielle ou du ministère des Affaires étrangères. Des gens, selon Loukachenko, pour qui la Biélorussie doit rester docile et dans le sillage de Moscou. Loukachenko note ces crispations mais précise n’avoir reçu aucun signal négatif de Poutine lui-même, avec qui il dit entretenir une relation « de confiance totale ».

Interrogé, pour tenter de le faire relativiser la solidité de l’alliance avec son partenaire russe, sur l’absence de réaction de la Russie dans plusieurs crises malgré des accords de sécurité (Iran, Syrie, Arménie), le président biélorusse balaye. L’Iran ne vaut pas une guerre nucléaire. L’Ukraine non plus. La Biélorussie, en revanche, oui. « Perdre la Biélorussie serait perdre une partie de l’âme russe. » Pour garantir cette ligne rouge, il dit avoir demandé le retour des armes nucléaires en Biélorussie ainsi que le déploiement prochain de missiles Oreshnik. La doctrine d’utilisation de ces armes en cas d’agression extérieure serait déjà établie mais entièrement à la main des autorités biélorusses. Pour conclure : « Que l’Occident ne se mêle pas de nos relations avec la Russie ». Interrogé sur sa relation historique de coopération avec la Chine, il répond avec son humour habituel « c’est pour nous protéger contre une invasion russe ».

Loukachenko dose des gestes « d’ouverture »

Dans la liste des gestes récents faits en direction des États-Unis suite à la reprise du dialogue, il cite la libération d’une cinquantaine de prisonniers politiques et le déplacement des exercices Zapad de cet été menés conjointement avec la Russie, plus loin des frontières avec l’OTAN. L’objectif était de couper court aux accusations de préparation d’une percée à travers le corridor de Suwalki. De même, Minsk a retiré ses troupes de la frontière polonaise pour que cessent les scénarios hollywoodiens d’une attaque contre les Baltes puis contre la Pologne. Les États-Unis ont de leur côté levé quelques sanctions, notamment sur la compagnie aérienne Belavia et l’avion présidentiel de Loukachenko. En guise de main tendue, des déclarations au ton singulièrement respectueux de la part de Marco Rubio ou Donald Trump.

La Biélorussie, attachée au multilatéralisme, mène une politique pragmatique vis-à-vis des États-Unis. Une levée, même partielle, des sanctions et un rôle accru de médiation sur la scène ukrainienne (illustrée notamment par le rôle de la Biélorussie dans les échanges de corps entre la Russie et l’Ukraine) ne peuvent qu’être des évolutions positives, tout en ne remettant pas en cause l’alliance avec la Russie. Loukachenko note a contrario que l’Europe demeure figée sur une posture morale de gel du dialogue « Les Européens ne sont pas prêts au dialogue, même discret. »

Faire la paix, avant qu’il ne soit trop tard

Le cœur du message de Loukachenko consiste à appeler à une paix réelle entre la Russie et l’Ukraine/OTAN, avant qu’il ne soit trop tard. Il appelle les États-Unis à s’asseoir pour une vraie paix, pas pour un cessez-le-feu cosmétique. Il rappelle une constante stratégique et militaire héritée de l’Union soviétique : les peuples russes et biélorusses sont lents au démarrage, mais implacables une fois lancés, une fois que la société tout entière se met au diapason des objectifs stratégiques.

Loukachenko est clair : « Vous ne nous mettrez jamais à genoux. Nous ne serons jamais défaits. Ne nous poussez pas jusque-là. » Si la paix n’est pas rapidement faite, alors la Russie sera en mesure de pousser jusqu’au Dniepr, voire au-delà. Sur les conditions qui pourraient permettre à Russes, Ukrainiens et États-Unis de s’entendre, elles sont finalement peu éloignées de ce qui est mentionné dans le plan de paix en 28 points qui a fuité récemment.

Il affirme par ailleurs que la Russie n’a jamais eu et n’aura jamais l’intention d’attaquer l’OTAN ou de prendre le corridor de Suwalki, et que Poutine ne lui a jamais demandé d’ouvrir un front contre l’Ukraine — une idée qu’il juge militairement absurde.

Quant à Trump, Loukachenko estime qu’il pourrait être un homme de paix, mais s’y prend de la pire manière possible : en multipliant les ultimatums et les gestes unilatéraux. Sur l’Ukraine, il plaide au contraire pour des pas mesurés, préparés et respectueux de chacun. Il souhaite repositionner la Biélorussie comme plateforme de dialogue en faveur de la paix entre les peuples russes et ukrainiens, peuples « frères » des Biélorusses. Il invite enfin Trump à venir lui parler, car il est sans doute l’un des mieux placés pour comprendre comment parler à Poutine.

Il est toujours intéressant d’écouter ce qu’Alexandre Loukachenko a à dire au monde. Alors qu’une séquence s’est ouverte autour d’un plan de paix entre la Russie et l’Ukraine, ses avertissements résonnent comme un rappel nécessaire : ceux qui appellent à poursuivre la guerre jusqu’à la défaite de la Russie ne comprennent pas que cette dernière ne peut être vaincue sans déclencher le feu nucléaire sur l’ensemble de la planète.

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