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Géopolitique

Les sanctions économiques comme arme impériale, le siège du XXIe siècle

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Mise à jour le 24 mars 2026
Temps de lecture : 15 minutes

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États-Unis Cuba Venezuela Irak Iran Syrie Corée du Nord Longs formats

Instrumentées par Washington et relayées par une partie de l’Occident, les sanctions unilatérales contre Cuba, le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord ou hier l’Irak, constituent l’une des armes les plus massives, les moins spectaculaires et les moins débattues de notre époque. Elles ne se contentent pas d’entraver des gouvernements ; elles organisent un siège économique durable contre des populations civiles, produisant famines, pénuries médicales, effondrement des infrastructures vitales et surmortalité.

Les grands organismes internationaux commencent à en mesurer les effets. Il faut désormais les nommer pour ce qu’elles sont : un outil impérial de coercition globale dont les conséquences s’apparentent à un crime de masse. « En 2024, près de vingt-neuf pour cent de la population mondiale vit sous sanctions américaines directes ou indirectes.* » De la canonnière au dollar : la continuité d’un même rapport de force Sur le même sujet États-Unis : L’impérialisme comme un chien blessé qui ne sait plus qu'aboyer La géopolitique occidentale du XXe siècle a progressivement remplacé la canonnière par la banque et la flotte par la monnaie. Ce glissement n’a pas supprimé la logique impérialiste, il l’a rendue plus technique, plus bureaucratique et surtout plus invisible. Lorsqu’un État est placé sous sanctions financières extraterritoriales, il n’est plus simplement isolé diplomatiquement ; il est asphyxié par un dispositif contrôlant ses importations, ses exportations, ses transactions, ses flux énergétiques, son accès au crédit et même son système hospitalier. En 2024, près de…

De la canonnière au dollar : la continuité d’un même rapport de force

La géopolitique occidentale du XXe siècle a progressivement remplacé la canonnière par la banque et la flotte par la monnaie. Ce glissement n’a pas supprimé la logique impérialiste, il l’a rendue plus technique, plus bureaucratique et surtout plus invisible. Lorsqu’un État est placé sous sanctions financières extraterritoriales, il n’est plus simplement isolé diplomatiquement ; il est asphyxié par un dispositif contrôlant ses importations, ses exportations, ses transactions, ses flux énergétiques, son accès au crédit et même son système hospitalier. En 2024, près de vingt-neuf pour cent de la population mondiale vit sous sanctions américaines directes ou indirectes.

Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Il structure une part entière des relations internationales. Cuba (1960), l’Iran (1979), la Corée du Nord (années 1980), l’Irak (1990), la Syrie (2011) ou le Venezuela (2015) composent la liste des États soumis à un dispositif visant à forcer l’adversaire à genoux sans utiliser de missiles, puis frapper quand le fruit est mûr. L’objectif n’est pas de gagner une bataille, mais de laisser le temps faire son œuvre : raréfaction des médicaments, effondrement des infrastructures, exode (de ceux qui le peuvent), démoralisation des couches moyennes, fissuration de l’État de l’intérieur. La guerre n’est pas déclarée, elle est administrée.

Priver non pas l’armée, mais la société

Historiquement, le siège militaire consistait à encercler une ville pour affamer ses habitants jusqu’à la reddition. Au XXIe siècle, le siège est devenu financier et logistique, mais le mécanisme demeure identique : il ne vise plus l’armée, mais la société dans son ensemble.

La population civile se retrouve privée de médicaments importés, de pièces détachées pour les centrales électriques, de réactifs de laboratoire, de composants indispensables aux respirateurs, aux IRM ou aux scanners, de carburant pour les ambulances, d’intrants agricoles tels que semences, engrais et pesticides, ainsi que de l’accès aux systèmes de paiement internationaux. Officiellement, les produits médicaux et alimentaires ne sont pas « sanctionnés ».

Dans les faits, ils deviennent indisponibles, non pas en raison d’une interdiction formelle, mais parce que les banques refusent d’exécuter les transactions, les assureurs déclinent la couverture des cargaisons, les transporteurs n’osent plus accoster ou décharger et les fabricants renoncent à vendre pour éviter des sanctions dites « secondaires ».

L’Organisation des Nations unies (ONU) désigne cette dynamique sous le terme d’« over-compliance », c’est-à-dire une sur-conformité bancaire et commerciale, par laquelle des acteurs privés non contraints juridiquement auto-surenchérissent le blocus par crainte de représailles américaines. Le résultat est une strangulation silencieuse de la société civile, qui subit une forme de siège sans bombardements, mais avec les mêmes effets matériels sur la santé, l’alimentation et la survie collective.

Le crime de masse sans image : le précédent irakien

Entre 1990 et 2003, l’Irak fut placé sous un régime de sanctions totales après l’invasion du Koweït. Les conséquences ont été documentées de manière approfondie. En 1999, le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) estimait à environ cinq cent mille le nombre d’enfants morts en excès en raison des maladies diarrhéiques, des pneumonies, de la malnutrition et de l’effondrement du système sanitaire. La revue médicale britannique The Lancet, dans plusieurs études publiées dans les années 2000, décrivit la situation comme une « démolition sanitaire », mettant en évidence une surmortalité considérable.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) constata l’impact direct des sanctions sur la qualité de l’eau en raison de l’impossibilité d’importer du chlore, considéré comme dual-use* (double usage), la pénurie d’antibiotiques, le recul des vaccinations, ainsi que le retour du choléra et de la dysenterie. Les sanctions irakiennes constituent le cas d’école d’un crime de masse produit par des instruments non militaires. Aucun obus n’a été tiré, mais le résultat est celui d’un massacre sanitaire.

Cuba, Iran, Syrie, Venezuela : quatre variations d’une même logique

Cuba est probablement le siège économique le plus long de l’histoire contemporaine. Depuis 1960, l’embargo interdit l’accès normal aux technologies médicales, aux médicaments importés, aux pièces industrielles et au financement international. Chaque année, depuis trois décennies, l’Assemblée générale de l’ONU condamne ce dispositif par un vote quasi unanime, rappelant qu’il constitue une mesure coercitive unilatérale contraire au droit international.

L’Iran subit depuis 1979 un empilement de sanctions devenues massives à partir de 2010, puis extrêmes après le retrait américain du JCPOA en 2018. Les sanctions ont restreint l’accès aux anticancéreux, aux dispositifs cardiaques, aux réactifs de laboratoire et aux transferts bancaires liés à l’import médical. En 2019, l’OMS affirma que les sanctions constituaient un obstacle grave à l’accès aux soins essentiels, produisant une surmortalité identifiable.

En Syrie, le Caesar Act de 2019 verrouilla les infrastructures énergétiques et logistiques, avec pour conséquence directe l’effondrement d’une partie du système hospitalier. Depuis 2020, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) documente une pénurie d’insuline et d’anticancéreux, des coupures d’électricité dans les blocs opératoires et l’incapacité à importer le fuel nécessaire aux générateurs sanitaires.

Au Venezuela, enfin, les sanctions financières et pétrolières ont entraîné un effondrement des importations médicales et alimentaires. Une étude américaine de 2019 estima que quarante mille morts supplémentaires pouvaient être imputées à cet effondrement sanitaire. L’UNICEF signalera dans la même période une recrudescence de la malnutrition infantile. Dans tous les cas, un fait demeure constant : les sanctions frappent les populations avant les gouvernements.

Le dollar comme base navale

Ce qui fait des sanctions un instrument impérial n’est pas seulement leur violence, mais leur extraterritorialité. Les États-Unis sanctionnent des banques, des entreprises, des assureurs, des armateurs et des ports non américains dès lors qu’ils commercent avec un pays ciblé. La domination du dollar et du réseau interbancaire Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (SWIFT) permet d’étendre la juridiction américaine à l’ensemble du commerce international.

Pour la première fois dans l’histoire, un empire peut bloquer des flux commerciaux sans déployer un seul porte-avions. Les sanctions sont une guerre où la banque privée remplace la division blindée, où l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) remplace le Pentagone, où la menace de couper l’accès au dollar a la même fonction stratégique qu’une canonnière du siècle précédent.

Depuis quelques années, la bureaucratie onusienne a développé un vocabulaire nouveau pour désigner ce phénomène. Les résolutions de l’Assemblée générale évoquent des « mesures coercitives unilatérales ». Les rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l’homme décrivent des « violations du droit à la santé, à l’alimentation et au développement ». OCHA parle d’« impact humanitaire massif ». En 2020, le Conseil des droits de l’homme évoqua explicitement des « conséquences létales » des sanctions sur la population civile. Ce terme n’est pas rhétorique ; il désigne des morts causées par l’entrave à des biens vitaux et correspond à la définition matérielle d’un crime de masse.

Nommer l’arme, nommer le crime

Les sanctions unilatérales sont un outil impérial parce qu’elles consacrent une hiérarchie mondiale imposée par la monnaie et par l’infrastructure financière. Elles constituent un siège économique parce qu’elles affament, privent et étranglent des sociétés entières.

Elles doivent être considérées comme un crime de masse parce qu’elles tuent des civils par centaines de milliers sans produire d’image spectaculaire. Elles forment enfin un angle mort médiatique parce que cette mortalité silencieuse est difficilement représentable. L’un des enjeux du XXIe siècle reste en ce sens la multipolarité monétaire. Tant que la banque jouera le rôle fonctionnel du porte-avions, le blocus financier restera l’arme parfaite : il tue sans bombarder et frappe quand le fruit est mûr.

Les indignations sélectives

Cette invisibilité des morts silencieuses nourrit un autre paradoxe : la focalisation quasi-exclusive sur les symboles. On peut critiquer les régimes policiers, autoritaires ou théocratiques ; mais l’histoire enseigne que les transformations politiques durables sont presque toujours l’œuvre des peuples eux-mêmes. Les ingérences étrangères, les pressions extérieures et les leçons de morale ont rarement renversé un régime ; elles le renforcent parfois en nourrissant le réflexe national et en disqualifiant les oppositions internes. Faire peu de cas de la capacité d’un peuple à construire son avenir revient à méconnaître ce que l’on observe depuis la chute de dictatures comme celles du Portugal (1974) : la réussite, sauf exception, vient de l’intérieur. Ce deux poids, deux mesures n’échappe plus aux sociétés du Sud global, qui observent l’Occident condamner bruyamment les symboles autoritaires mais garder le silence sur les sanctions qui provoquent des centaines de milliers de morts.

Cette dissonance alimente une rupture de confiance géopolitique désormais visible. Mais concentrer le regard sur les signes religieux, les débats de mœurs ou les normes vestimentaires, au détriment des effets structurels des sanctions – raréfaction des médicaments, hausse de la mortalité infantile, vulnérabilisation des femmes – traduit une hiérarchie problématique des préoccupations. Cette réduction symbolique offre une lecture morale confortable mais partielle. L’émancipation ne se résume pas à la régulation des corps ou des comportements ; elle suppose des conditions matérielles d’existence que les sanctions détruisent méthodiquement.

Les « tuyaux » CIPS et BRICS+ pour briser le siège

Les sanctions économiques ne fonctionnent que parce qu’un pays peut être coupé des canalisations financières mondiales dominées par le dollar, par SWIFT et par la juridiction américaine via l’OFAC.

Lorsqu’un pays est exclu, il ne peut plus payer ses importations, assurer ses cargaisons ni accéder au crédit international. Pour y échapper, il faut d’autres tuyaux. C’est le rôle du Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), système chinois permettant de régler des transactions internationales en yuan sans dépendre du dollar ni de SWIFT. Pour les pays sous sanctions, CIPS représente une voie d’oxygène permettant d’acheter des biens essentiels lorsque les banques occidentales se ferment.

Les BRICS+, plateforme élargie de coopération entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud et plusieurs États associés, travaillent en parallèle à créer des mécanismes de compensation en monnaies locales, des accords de règlement et des places de marché non-dollar. L’objectif n’est pas de remplacer le dollar en un jour, mais de rompre le monopole du siège financier et d’éviter qu’un pays ne soit étranglé parce qu’il ne peut plus commercer. Dit autrement, CIPS et les dispositifs BRICS+ sont des infrastructures vitales pour redonner la capacité de payer, recevoir et commercer hors du champ coercitif du dollar.

Sources et références

  • Organisation des Nations unies (ONU), Résolutions de l’Assemblée générale sur les mesures coercitives unilatérales (1992–2023)
  • Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), « Iraq Child and Maternal Mortality » (1999)
  • Organisation mondiale de la santé (OMS), Rapports sanitaires sur l’Irak (1991–2003)
  • The Lancet, études sur la mortalité irakienne (2000–2006)
  • Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), « Syria Humanitarian Needs Overview » (2020–2023)
  • Office of Foreign Assets Control (OFAC), Programmes de sanctions (Iran, Cuba, Syrie, Venezuela)
  • CIPS Co. Ltd., Documentation technique et rapports (2015–2024)
  • Déclarations publiques BRICS+ (2023–2024)

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