En nommant cette semaine un « envoyé spécial pour le Groenland », Trump montre qu’il ne mène pas sa politique étrangère à l’humeur. Elle obéit à des intérêts stratégiques précis, ceux d’un impérialisme pourrissant, désormais de moins en moins dissimulé.
Fin janvier, à bord d’Air Force One, Trump disait du Groenland que « nous allons l’avoir ». Un mois plus tard, il ajoutait que, « d’une manière ou d’une autre, les États-Unis l’obtiendront ». Des déclarations qui avaient fait frémir quelques dirigeants européens, encore plongés dans la fable présentant les États-Unis comme le « leader du monde libre ». Les mêmes qui, depuis des décennies, ferment les yeux sur les dizaines d’interventions militaires menées par Washington, sans mandat international et hors de toute juridiction.
On ne peut plus clair sur ses ambitions, Trump revient à la charge cette semaine : « Nous avons besoin du Groenland pour notre sécurité nationale. Pas pour les minerais. (…) Nous devons l’avoir ». Et de préciser que Landry, l’envoyé spécial, « voulait mener l’offensive ».
On sait depuis Montesquieu « qu’un empire fondé sur les armes a besoin de se soutenir par les armes ». Or, le Groenland est déjà émaillé de bases américaines. La base de Pituffik abrite certains des radars les plus avancés au monde et offre aux États-Unis des capacités militaires considérables. Pourquoi, dès lors, une telle obsession pour ce bout de territoire arctique ? Et pourquoi de telles précautions ? La Maison-Blanche n’a jamais pris tant de pincettes lorsqu’il s’agit du Venezuela ou de Cuba.
Parce que ce « bout de territoire arctique » n’est autre que la plus grande île du monde, placée au cœur d’une zone où se joue une part décisive de l’avenir. L’Arctique, fort de ses 14 millions de km², est un véritable eldorado minier : 13 % du pétrole non découvert, 30 % du gaz naturel, sans compter le nickel, le cobalt et les terres rares. Plus encore, il est appelé à devenir un carrefour commercial de premier ordre, avec des routes maritimes considérablement raccourcies par la fonte des glaces.
Hasard de la géographie – ou de l’histoire –, la Russie contrôle près de la moitié de cette zone. Les États-Unis, eux, ne disposent que de 4,3 % des terres émergées arctiques via l’Alaska. Autant dire que mettre la main sur le Groenland ne serait pas un luxe pour Washington.
Pour la première fois depuis au moins 1945, des routes commerciales se dessinent en dehors de toute emprise états-unienne. Imaginez. La Route maritime du Nord russe relie aujourd’hui l’Europe à l’Asie en moins de 25 jours, contre plus de 45 via le canal de Suez.
On comprend alors l’obsession de la Maison-Blanche pour cette île. Et cette ambition n’est pas réservée à Donald Trump. Elle est partagée par l’ensemble de la sphère politique états-unienne.
Ce n’est pas tant par goût de l’aventure arctique que Washington s’agite, mais parce que son empire repose sur le contrôle des routes. Et que, pour la première fois depuis des décennies, ces routes se dessinent sans lui.