On sait depuis longtemps que les États-Unis font face à des vents contraires. Qu’en dépit de leurs ambitions, la majorité du monde aspire au respect des souverainetés nationales. Dès lors, chaque fois que Washington le peut, il frappe. Pour retarder l’échéance. Pour montrer qu’il reste maître du jeu. Mais on n’enraye pas une dynamique historique à coups de bombardements et de sanctions.
Puis vient la question énergétique. Le pétrole, en l’occurrence. Le Venezuela compte parmi les plus grandes réserves connues de la planète. « Restaurer la suprématie énergétique américaine — pétrole, gaz, charbon et nucléaire — et rapatrier les composants énergétiques essentiels constituent une priorité stratégique absolue », annonçait déjà la « Stratégie de sécurité nationale » publiée par Washington. Le décor est planté.
Le pétrole vénézuélien, une richesse pas comme les autres
L’essentiel des réserves du pays se concentre dans la ceinture de l’Orénoque, l’un des plus vastes bassins pétroliers du monde. Mais il s’agit majoritairement de pétroles extra-lourds, extrêmement visqueux, parfois proches du bitume à l’état naturel.
Cette caractéristique change tout. Leur extraction est plus complexe, plus coûteuse et nécessite des technologies spécifiques, lourdes en capitaux comme en énergie. Une fois extraits, ces pétroles doivent être dilués ou partiellement transformés pour circuler dans les pipelines et être raffinés. Toutes les raffineries ne s’y prêtent pas : seules certaines installations, notamment aux États-Unis et en Asie, sont adaptées à ce type de brut.
C’est à la fois la force et la vulnérabilité du Venezuela. Une force, car le pays dispose des premières réserves mondiales prouvées. Une vulnérabilité, car cette richesse dépend étroitement de l’accès aux technologies, aux diluants et aux débouchés internationaux. Les sanctions américaines n’ont pas seulement frappé les exportations : elles ont ciblé le cœur technique de la filière pétrolière vénézuélienne.
C’est là que se situe le nœud du problème. Rétablir durablement la production pétrolière du Venezuela est un chantier de long, voire de très long terme. Cela supposerait des investissements massifs sur plusieurs décennies. L’objectif de Washington n’est peut-être pas là. Il est plutôt à chercher du côté des acheteurs du pétrole vénézuélien ; la Chine en tête.
Car maîtriser une ressource ne signifie pas nécessairement l’exploiter. Elle peut aussi devenir un instrument de pression : peser sur les prix, bloquer les flux, fermer le robinet. Le même document stratégique poursuit : « L’augmentation de nos exportations nettes d’énergie renforcera nos relations avec nos alliés tout en réduisant l’influence de nos adversaires (…) et en nous permettant de projeter notre puissance. »
La messe est dite. Ou presque.
La Chine frappée par ricochet ? Pas si simple
Cette opération ne change rien à la priorité stratégique absolue de Washington : la Chine. Frapper le Venezuela et son pétrole, ce serait donc toucher Pékin par ricochet. L’approvisionnement énergétique reste l’un des talons d’Achille chinois.
Mais en pratique, le raisonnement est beaucoup moins évident. La Chine avance vite. Très vite. Elle n’est plus dans la situation qui était la sienne il y a cinq ou six ans. Une instrumentalisation du pétrole vénézuélien contre Pékin serait un peu osée, d’autant que la Chine dispose, elle, de moyens de pression autrement plus puissants – à commencer par les terres rares.
Comme à son habitude, Pékin a anticipé les mauvais coups. Consciente des risques, elle a engagé depuis longtemps une diversification de ses approvisionnements tout en réduisant progressivement sa dépendance aux hydrocarbures. Le brut vénézuélien ne représente plus qu’environ 5 % de ses importations pétrolières. Cela ne l’empêche pas, par ailleurs, d’investir dans d’autres secteurs stratégiques du pays, comme Liberté Actus l’a déjà documenté.
C’est ce que les dirigeants chinois ont qualifié de « dilemme de Malacca », du nom de ce passage maritime par lequel transite une part considérable de leurs importations énergétiques. Un goulet d’étranglement exposant Pékin à un risque permanent de blocage en cas de crise. Pour s’en prémunir, la Chine a engagé de longue date une refonte de sa politique énergétique, industrielle et logistique.
Bien sûr, l’agression états-unienne fait mal. Elle porte un coup sévère à un pays déjà meurtri par trois décennies de sanctions unilatérales. Elle vise un foyer anti-impérialiste en Amérique latine — même si, pour l’heure, les autorités chavistes semblent tenir. Mais les conséquences pour la Chine sont ailleurs. Dans les ressources minières que recèle le Venezuela (fer, bauxite) notamment. Dans les capitaux chinois engagés sur place. Et, plus largement, dans cette bataille mondiale pour le contrôle des matières premières, des flux et des infrastructures, dont le Venezuela est l’un des fronts.