Par Francisco Torres, philosophe, essayiste et communiste chilien, pour Liberté Actus.
Il est fort probable que José Antonio Kast (Parti républicain, ultra conservateur) devienne le prochain président du Chili. Bien que la communiste Jeannette Jara ait remporté le premier tour de la présidentielle, dimanche 16 novembre, les résultats ne lui ont pas été favorables.
On s’attendait à ce qu’elle recueille plus de 30 % des voix. Cela ne s’est pas produit et, même si elle est en tête, l’écart entre les deux candidats est trop court. Elle n’a obtenu que 26,85% des voix contre 23,92% pour son rival d’extrême droite. Ce résultat peut être interprété comme un vote de protestation contre le gouvernement « progressiste » de Gabriel Boric ; un gouvernement incapable ou peu disposé à tenir ses promesses, qui a cédé du terrain à l’extrême droite sans la contrer et qui n’a pas su mobiliser la population et les organisations populaires. La responsabilité du Parti communiste est manifeste, puisqu’il est le parti le plus à gauche de la coalition. Le climat politique chilien bascule dangereusement vers l’extrême droite.
Le prix d’une alliance entre le parti communiste et le centre gauche
Le vote électoral révèle à la fois de la colère contre le régime politique, de la méfiance et de la peur. C’est en tout cas la perception de la politique que semblent avoir les Chiliens. Il témoigne également d’une dépolitisation. Pour nous, ces phénomènes peuvent être interprétés comme des « effets secondaires négatifs » du soulèvement populaire de 2019, c’est-à-dire comme des expressions « déformées » de revendications populaires non satisfaites. Ce vote, en particulier, est allé au candidat populiste de centre-droit Franco Parisi (20 %), un candidat à l’américaine. Aujourd’hui, Jeannette Jara et José Antonio Kast se disputent une partie de cet électorat.
Kast a obtenu un peu moins de 24 % des voix au premier tour, et le vote cumulé pour Johannes Kaiser (Parti national libertarien, extrême droite) et la fille du général Matthei, ex membre de la junte de Pinochet, Evelyn Matthei (Union démocrate indépendante) s’élève à 50,3 %, et non à 70 % comme le suggèrent certaines analyses superficielles du phénomène Franco Parisi. Ce dernier est un populiste, anti-système, classé très à droite.
Si le Parti communiste est parvenu à se maintenir électoralement ces dernières années, en progressant au Parlement, il paie le prix de son alliance avec le centre-gauche (l’ancienne coalition Concertación). En d’autres termes, il paie cher sa « politique d’alliances », qui reflète souvent une vision statique du « rapport des pouvoirs ». Par conséquent, à en juger par son radicalisme, il n’y a pas deux extrêmes ; il n’y en a qu’une, et c’est l’extrême droite. Le Parti communiste noue des alliances avec l’ancienne coalition Concertación.
Entre le spectre de Pinochet et la rébellion de 2019
Un besoin d’ordre et de sécurité se fait jour, que les nostalgiques de la dictature exploitent habilement. Le spectre de Pinochet plane de plus en plus, tandis que le discours sur la criminalité et la guérilla rurale en Araucanie, la rhétorique anti-immigration et la lutte contre les vestiges de la rébellion de 2019 s’immiscent dans le débat politique. Le phénomène d’extrême droite est nouveau car l’extrême droite chilienne s’éloigne du cadre traditionnel de la droite des années 1990, faute de consensus politique. Le futur gouvernement Kast aura fort à faire. S’il s’attaque aux droits sociaux, les manifestations pourraient reprendre. En d’autres termes, le Chili oscille entre le spectre de Pinochet et celui de 2019.
La crise s’aggrave car aucun consensus politique durable n’a encore pu être instauré. L’extrême droite gagne du terrain au Chili en réaction au soulèvement populaire de 2019, qui s’est déroulé sans leader politique. Ce sont ses membres qui ont réinterprété l’histoire chilienne, occultant le souvenir positif de 2019, lorsque le peuple a vu l’épée et la couronne nue. Ils remportent la bataille culturelle contre la gauche grâce à l’émergence de nouvelles figures issues du mouvement réactionnaire.
Il est probable que Kast aura recours non seulement à de simples lois, mais aussi à des décrets lui permettant de concentrer davantage de pouvoir entre les mains de l’exécutif et de prendre des mesures autoritaires et des solutions coercitives, comme en témoigne sa rhétorique sur le trafic de drogue. Ceci représente un réel danger, car cela renforce le pouvoir de la police et de l’armée tout en restreignant les libertés.
La lutte pour la défense des libertés démocratiques par l’organisation et la mobilisation sera cruciale face à ces attaques et doit être liée à tous les autres combats en cours. Sa plus grande force réside dans la passivité et le déclin des mouvements sociaux, conséquence directe du progressisme réformiste, ce qui soulève des questions quant à la réaction que suscitera Kast. Un autre facteur est l’alliance de Kast avec Trump, qui lance une nouvelle offensive dans la région et a besoin d’alliés, comme en témoigne son soutien à Milei en Argentine.
L’économie, bien que globalement stagnante (son taux de croissance reste inférieur à 2 %), bénéficie de prix du cuivre favorables, ce qui pourrait contribuer à une certaine stabilisation.
Toutefois, si Kast remporte le second tour, ce qui semble actuellement le plus probable, rien n’indique qu’il formera un gouvernement fort. Il s’agira plutôt vraisemblablement d’un gouvernement relativement faible, voire d’un gouvernement semi-bonapartiste, ou d’un gouvernement présentant des forces relatives mais des faiblesses stratégiques.