En face, les États-Unis de Donald Trump, enfermés dans la logique des sanctions et du protectionnisme, semblent répondre par la crispation à une bascule historique.
Chancay, pierre angulaire de la Route de la Soie du Pacifique
Au nord de Lima, le port de Chancay est bien plus qu’un chantier portuaire. Contrôlé à 60 % par le géant d’État chinois COSCO Shipping, ce complexe en eaux profondes, inauguré en novembre 2024, est conçu pour accueillir les navires géants reliant directement la Chine à l’Amérique du Sud.
Avec ses 18 mètres de tirant d’eau, ses grues autonomes et une capacité de 3,5 millions de conteneurs à terme, Chancay s’impose déjà comme la tête de pont du commerce transpacifique. Il réduit de dix jours le trajet entre Guangzhou et la côte pacifique, court-circuitant les terminaux américains de Los Angeles ou Lázaro Cárdenas. Le Pérou, jadis périphérique, devient un hub logistique majeur pour tout le continent.
Mais derrière la prouesse technique se cache autre chose. En s’ancrant dans le Pacifique sud-américain, la Chine contourne l’hégémonie maritime des États-Unis et s’assure un accès direct aux matières premières du sous-continent — cuivre, lithium, produits agricoles — en y installant une influence pérenne.
L’APEC, théâtre de la bascule sino-américaine
Cette avancée ne s’est pas jouée en silence. Le sommet de l’APEC 2024 à Lima a marqué la bascule. Sur la photo de famille, Xi Jinping trônait au centre ; le président américain, relégué à la périphérie, incarnait déjà une Amérique en retrait. La confrontation verbale entre Xi et Joe Biden y fut d’ailleurs frontale : le dirigeant chinois dénonça le « double discours » de Washington et rappela le risque du « piège de Thucydide ».
Un an plus tard, lors du sommet 2025 en Corée du Sud, la tendance se confirma malgré le retour tonitruant de Donald Trump. Pendant que ce dernier agitait la menace tarifaire et répétait ses avertissements contre la « dépendance à Pékin », Xi Jinping signait un partenariat stratégique avec Séoul, lançait une initiative mondiale sur l’intelligence artificielle et annonçait le sommet de l’APEC 2026 à Shenzhen, capitale de la haute technologie chinoise.
La Chine avançait, les États-Unis réagissaient : un contraste de style et de méthode. Pékin bâtit des infrastructures ; Washington brandit des sanctions. Pékin relie les continents ; Washington multiplie les pressions diplomatiques sur Caracas ou Bogota pour freiner son rival.
Une hégémonie qui change d’océan
Le port de Chancay s’inscrit dans un dispositif plus large, celui d’un corridor ferroviaire bi-océanique reliant le Pérou au Brésil. Ce projet, soutenu par la Chine, offrirait une alternative terrestre au canal de Panama, permettant aux marchandises sud-américaines d’atteindre l’Asie en contournant les points de contrôle américains.
Cette Route de la Soie des Andes bouleverse les équilibres puisqu’elle rapproche Lima de Shanghai plus que de Washington, et offre à Pékin un ancrage durable dans le continent que les États-Unis considéraient naguère comme leur « arrière-cour ». Le réalisme géoéconomique l’emporte sur la rhétorique : dans les ports, sur les rails, dans les mines, la Chine ne parle pas d’influence — elle la construit.
Les chiffres d’une bascule silencieuse
- Chancay : 3,6 milliards $ d’investissements, 60 % détenus par COSCO Shipping.
- Durée du trajet : -10 jours entre la Chine et le Pérou, -20 % de coûts logistiques.
- Accords de libre-échange : Pérou, Chili, Équateur — la Chine, premier partenaire commercial de tous trois.
- Corridor ferroviaire bi-océanique : projet de 5 000 km reliant Chancay (Pacifique) à Santos (Atlantique).
- APEC 2026 à Shenzhen : symbole d’un recentrage de la coopération économique mondiale autour de l’Asie.