Demandez-lui si les échecs peuvent être un pont entre les peuples et les nations, il répond immédiatement : « Les échecs, c’est l’école de ‘’comment on prend en compte ce que fait mon adversaire’’ ». Pour lui, l’apprentissage premier du jeu est l’empathie : « Essayer de se mettre à la place de son adversaire pour imaginer ce qu’il va faire, ses plans, pour pouvoir y répondre en les anticipant ».
Le conflit y existe, mais il est cadré, stabilisé, symbolique. La guerre, mais transposée dans un espace où les règles ne changent pas au milieu de la bataille.
Les échecs comme pont entre les peuples
Taylan aime remonter le temps pour rappeler le chemin parcouru par ce jeu venu d’Orient. « Le jeu a traversé les époques en se mêlant aux cultures. Le nom des pièces a bougé dans ce voyage-là », explique-t-il. Il donne l’exemple du fou français : « On disait d’abord “fol” au Moyen Âge, qui consonne avec le mot ”fil” qui veut dire éléphant en indien et arabe. Le fou du roi n’a jamais fait la guerre, mais l’éléphant oui. »
La reine, quant à elle, n’existe en Europe que depuis le Moyen Âge. « En Russie, en Inde ou dans les pays arabes, la pièce s’appelle le vizir, c’est-à-dire le Premier ministre. » Et en anglais, le fou est devenu Bishop, l’évêque. Ces détours linguistiques sont une chance éducative. « Quand on apprend les échecs à Bonneuil-sur-Marne, on apprend aussi ça. Le voyage des noms entre l’Inde et l’Europe, c’est déjà des notions de géographie, d’histoire, de langues. »
L’égalité au cœur du jeu
Pour Taylan, les échecs sont un espace rare où deux adversaires sont placés sur un pied d’égalité parfaite. « C’est la lutte de deux esprits qui, a priori, sont sur un pied d’égalité. C’est un jeu qui montre l’égalité des hommes et des esprits. » Cette égalité n’est pas un simple détail technique. Elle porte une dimension sociale essentielle : « Ce n’est pas l’origine noble qui détermine le mérite, mais la capacité à répondre, sur un échiquier, aux problèmes posés par son égal. »
Disons que les échecs changent de statut à la fin du XVIIIe siècle. « Sous la Révolution française, c’est devenu le jeu des cafés du peuple, alors qu’il était jusque-là celui de l’aristocratie et des rois. » Le peuple se l’approprie. Les valeurs d’égalité, de mérite, d’intelligence partagée deviennent centrales. Le jeu s’éloigne du symbole monarchique et devient un espace démocratique où chacun peut rivaliser.
Les échecs ont été conçus pour simuler la guerre, mais Taylan voit plus loin. « Ça pourrait remplacer la guerre. À travers le jeu, on essaye d’avoir une autre approche que le conflit armé entre les peuples. »
Il ne tombe pas dans les comparaisons faciles : « Dans la vie, les choses sont plus compliquées. Le nombre de possibilités change sans arrêt. On ne sait pas toujours qui est l’ami ou l’ennemi. Aux échecs, les pièces ne changent pas de couleur au milieu de la partie. Dans la vie, les règles bougent sans cesse. » Mais malgré cette limite, l’essentiel demeure : « Les échecs apprennent à se mettre à la place d’autrui. À respecter son adversaire. À tenir compte de lui. »
Une leçon simple, puissante, et particulièrement nécessaire en ces temps où l’on cherche à dresser des murs de haine entre les peuples.
Stefan Zweig, Le joueur d’échecs
L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile ; c’est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu’il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit et stimuler l’âme.