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Avec Taylan Coskun

Le jeu qui forme les esprits. De Marx à la Russie, un voyage par les échecs

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Mise à jour le 6 février 2026
Temps de lecture : 6 minutes

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Entretien

Les échecs ne sont pas seulement un jeu. Ils sont une véritable école de stratégie et de tactique, un outil d’éducation intellectuelle et politique. C’est ce que maintient Taylan Coskun, dans ce dernier volet de notre rencontre. « Dans les dimensions d’un jeu, les échecs montrent l’imbrication entre la compréhension théorique et la pratique stratégique », explique-t-il. Au-delà du plaisir du jeu, il y voit un vecteur de réflexion, d’analyse et d’émancipation.

Les échecs ont toujours été liés à la réflexion stratégique et militaire. Marx, joueur passionné, ne se contentait pas de s’amuser. Il voyait dans le jeu un outil pour comprendre les chaînes de causalité, l’anticipation et la planification. D’ailleurs, ses parties avec Engels sont restées célèbres. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde », écrivait-il, « il s’agit de le transformer ». La pensée théorique ne se limite pas à la contemplation. Elle doit guider l’action, tout comme la stratégie aux échecs doit guider chaque coup.

Lénine, de son côté, amateur éclairé, utilisait volontiers le vocabulaire du jeu dans ses réflexions sur le rapport de force, la distinction entre tactique et stratégie, les replis et les offensives. Toutes ces notions font écho au vocabulaire du jeu et à la nécessité de comprendre la position de l’adversaire avant de prendre une décision. « Comprendre les rapports de force, anticiper les mouvements, calculer plusieurs coups à l’avance  : c’est exactement ce que l’on fait sur un échiquier », appuie Taylan. Et c’est ce même raisonnement qui permet de penser la stratégie révolutionnaire ou même la conduite d’un mouvement collectif.

« Dans le mouvement communiste et d’émancipation, poursuit-il, on a autant été intéressés par les échecs parce que ce n’est pas de l’art pour l’art. Là, on a un objectif. Gagner un jeu. La réflexion et la concentration servent à atteindre un but. » Il rappelle cette attache culturelle avec bien des exemples à l’appui, comme Che Guevara qui, de son côté, a institué à Cuba le tournoi Capablanca, toujours existant.

L’école soviétique entre culture stratégique et émancipation

En Union soviétique, les échecs ont été promus comme un projet d’État. « Les échecs étaient vus comme un véhicule de culture générale, pas simplement du jeu, mais pour enseigner l’histoire, la philosophie, la science aux classes populaires », rappelle Taylan. Des clubs ouvriers ont été ouverts dans toutes les villes et usines, formant des générations de joueurs et diffusant la culture stratégique au sein du peuple. Le résultat fut spectaculaire : des champions mondiaux, une école de pensée, et une culture populaire profondément imprégnée par la pratique du jeu.

D’ailleurs, Taylan aime partager une anecdote qui montre combien cette empreinte culturelle reste vivante aujourd’hui en Russie. « C’est rentré tellement dans la culture russe que quand Vladimir Poutine a laissé sa place à son Premier ministre — c’était Medvedev — les journaux russes ont titré : Poutine vient de faire un roque. Si on disait ça dans n’importe quel autre pays, personne ne comprendrait rien. Pour les Russes, c’était évident ».

Stratégie, tactique et géopolitique

Les échecs, cependant, ne sont pas une reproduction exacte de la vie politique. « La vie sur l’échiquier n’est pas la réalité », avertit Taylan. Dans le monde réel, les règles changent sans cesse, les amis deviennent ennemis, les situations sont incertaines. Pourtant, la métaphore reste utile pour penser la stratégie. Un éditorialiste états-unien écrivait il y a quelques semaines que « Les Chinois jouent au Go, les Russes aux échecs, les Américains au poker. »

Jean Lopez, historien, note de son côté, à propos de la Seconde Guerre mondiale que « les nazis jouaient aux dames et les Soviétiques aux échecs ». « La Wehrmacht ne sait jouer qu’aux dames, incapable qu’elle est de désigner les objectifs stratégiques ou opérationnels. Les Soviétiques, eux, jouent aux échecs. »

Aux yeux de Taylan Coskun, reprenant les mots de Stefan Zweig, les échecs sont « un jeu, un art et une science. C’est le combat entre les esprits, à égalité. » Loin d’être un simple divertissement, le jeu enseigne à anticiper, à réfléchir, à se placer dans la logique de l’adversaire, et à l’affronter dans un cadre équitable.

Stefan Zweig, Le joueur d’échecs

Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce jeu royal, le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ?

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