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Entretien

Florian Gulli revient sur la « centralité stratégique de la classe ouvrière »

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Mise à jour le 27 février 2026
Temps de lecture : 8 minutes

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Entretien À lire

Agone publie en français le dernier livre de Vivek Chibber, La matrice des classes sociales. Une mise au point bienvenue contre le « tournant culturel » et les impasses d’une gauche qui a fini par traiter la classe ouvrière comme un vestige, ou comme un problème. Nous avons rencontré Florian Gulli, professeur agrégé de philosophie et auteur de la préface.

Dès les premières pages, Florian Gulli revient sur une question qui agite la gauche occidentale. Si, comme l’écrivaient Marx et Engels, « la bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs », comment expliquer que le capitalisme tienne si bien, y compris au cœur de ses crises ? Et comment reconstruire une stratégie de rupture quand la gauche se contente de parler aux individus, pendant que l’extrême droite s’adresse au « nous » ? Entretien. Une gauche coupée des ouvriers ne peut pas gagner D’abord, un constat. Pour de nombreux courants, ces débats ont servi de prétexte pour tourner le dos au marxisme. C’est ce que Chibber appelle la « nouvelle gauche ». « Peu à peu, nous dit Florian Gulli, s’est installée cette deuxième gauche après la Seconde Guerre mondiale. Elle a mis au cœur de son analyse les phénomènes idéologiques, jusqu’à considérer que les dimensions économiques et politiques étaient secondaires. » Ce qui devait primer avant tout, c’était la culture, l’idéologie, les identités. Le résultat est double. Lorsque cette « nouvelle gauche » est parvenue au…la bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs », comment expliquer que le capitalisme tienne si bien, y compris au cœur de ses crises ? Et comment reconstruire une stratégie de rupture quand la gauche se contente de parler aux individus, pendant que l’extrême droite s’adresse au « nous » ? Entretien.

Une gauche coupée des ouvriers ne peut pas gagner

D’abord, un constat. Pour de nombreux courants, ces débats ont servi de prétexte pour tourner le dos au marxisme. C’est ce que Chibber appelle la « nouvelle gauche ». « Peu à peu, nous dit Florian Gulli, s’est installée cette deuxième gauche après la Seconde Guerre mondiale. Elle a mis au cœur de son analyse les phénomènes idéologiques, jusqu’à considérer que les dimensions économiques et politiques étaient secondaires. » Ce qui devait primer avant tout, c’était la culture, l’idéologie, les identités.

Le résultat est double. Lorsque cette « nouvelle gauche » est parvenue au pouvoir dans plusieurs pays d’Occident, chacun a pu mesurer son inefficience et son incapacité à transformer réellement la donne, si tant est que ce fût encore son projet. L’exemple mitterrandien vient immédiatement à l’esprit. « Mais ensuite, renchérit Florian Gulli, c’est encore plus grave. Ils n’arrivent même plus au pouvoir. Leur logiciel les en empêche. Quand tu te coupes des ouvriers et des employés, tu te retrouves désarmé, dans tous les sens du terme. Cette gauche n’est plus capable d’être majoritaire, ni de mener un affrontement stratégique. »

La classe ouvrière évacuée bien avant la fermeture des usines

Chose importante que trop peu ont en tête, cet abandon de la classe ouvrière et de son rôle stratégique est bien antérieur à la désindustrialisation. Si certains s’en défendent depuis vingt ans au prétexte que « l’industrie a disparu », il est incontestable qu’ils avaient remis en cause sa centralité de longue date.

De là à penser que la désindustrialisation en a conforté plus d’un, il n’y a qu’un pas. « Je pense même que cela a permis à une certaine gauche d’applaudir la désindustrialisation. Non seulement ne pas s’y opposer, mais l’accueillir avec joie, puisqu’elle n’avait plus aucune importance stratégique et politique. » Exemple concret à l’appui, Florian Gulli rappelle que « lorsque la sidérurgie ferme dans le Nord, certains écologistes sont plutôt contents que tout cela disparaisse, puisque ça ne veut plus rien dire dans leur paysage mental ».

Mais pourquoi cet abandon ? Florian Gulli l’explique de différentes manières. « La plus grande partie de la gauche vit aujourd’hui dans le déni de cette réalité. Tout son vocabulaire politique tend à dissimuler sa distance à l’égard des classes populaires. Cette nouvelle “nouvelle gauche” construit des fronts “populaires”, se réclame du “peuple” contre l’élite ou la caste, affirme qu’elle est partie prenante des “99 %”, etc. »

Construire des solidarités et reconstruire des organisations

Florian Gulli, comme Vivek Chibber, posent alors une question trop souvent évacuée. Comment articuler intérêts collectifs et intérêt individuel ? Quand bien même la classe ouvrière aurait objectivement intérêt à reprendre la main sur l’outil de production, l’ouvrier, en tant qu’individu, n’a-t-il pas intérêt à éviter de s’attirer les foudres de son patron pour espérer une augmentation de salaire ? C’est ce que Chibber résume par la notion de « résignation ». « Les travailleurs se soumettent au capitalisme, écrit-il, non pas parce qu’ils le considèrent comme légitime ou juste, mais parce qu’ils ne voient aucune possibilité réelle de le changer. » L’option raisonnable reste alors de faire avec.

C’est précisément là qu’apparaît la question de la solidarité, insiste Florian Gulli. « Ce n’est pas quelque chose qui advient de soi-même, il faut la construire. » En s’appuyant sur Chibber, il rappelle que « depuis le XIXᵉ siècle, les organisations ouvrières ont toutes une vie culturelle. Elles organisent des fêtes, des activités, des moments collectifs, sans forcément le théoriser. Ça existe, ça a toujours existé, on a toujours eu ça sous le nez ». Et d’en tirer une conclusion centrale : « Cela crée une solidarité ouvrière sans laquelle il n’est pas possible de résister. Sinon, on retombe dans des logiques strictement individuelles. »

Florian Gulli se souvient ainsi « de vieux militants CGT des usines Peugeot qui sortaient leurs fiches de paie en disant : “Moi, je suis au salaire le plus bas possible parce que je n’ai jamais eu d’augmentation.” » Un comportement qui constituait « un capital symbolique énorme parmi les militants ». « Cela venait contrarier la logique individuelle. Le militant avait perdu des années de salaire, mais cette compensation symbolique et matérielle liée aux solidarités du groupe permet de comprendre son comportement », souligne-t-il.

Tout cela ne se réduit donc pas à une simple position de classe. Il s’agit d’une culture patiemment construite, faite d’organisations, de rites, de clubs, de fêtes, de socialités qui peuvent sembler secondaires, mais qui sont en réalité décisives.

Le privilège stratégique de la classe ouvrière

Dans sa préface, Florian Gulli insiste sur un point en particulier : la centralité stratégique de la classe ouvrière, seule à disposer de « la capacité de frapper à la base même du pouvoir du capital, le profit ».

C’est cette dimension stratégique qui doit être au cœur du débat. Or, estime-t-il, « ce débat est très mal posé depuis des années ». Une partie de la gauche s’est engagée dans une véritable « compétition de souffrances », brouillant totalement les enjeux et alimentant tous les malentendus possibles.

« Quand on est afro-américain dans l’Alabama en 1930, le racisme est évidemment la chose la plus violente vécue au quotidien. Cette question d’une grande importance n’est cependant pas la question stratégique. Selon les contextes, ce ne sera pas nécessairement la classe qui détruira le plus la vie des individus. En revanche, du point de vue stratégique, c’est bien la question de la classe qu’il faut remettre au centre », explique-t-il.

L’enjeu, poursuit Florian Gulli, est donc de « revenir à cette centralité stratégique en la dégageant de tous les malentendus qui l’ont recouverte ces dernières années, avec toutes ces formes de concurrence entre les luttes, alors que ce n’était pas du tout la question ». Car « l’objet, c’est la construction d’un rapport de force. Et quand on ne se pose plus cette question, on tombe dans la morale. On fait du militantisme verbal ».

Pour conclure, Florian Gulli résume ainsi l’enjeu politique posé par le travail de Vivek Chibber :

« Le combat pour le socialisme doit remettre au cœur la question de l’organisation politique des travailleurs et celle de la construction d’une culture de la solidarité comme lieu de “fabrication des camarades”. Il ne pourra se mener, par ailleurs, sans que la gauche actuelle n’abandonne son élitisme et ses discours moralisateurs. Elle doit s’adresser aux travailleurs en les considérant comme un électorat conscient et rationnel, à convaincre par des arguments. Ce qui ne veut pas dire leur promettre des “monts et merveilles” – autre manière de les mépriser –, mais leur montrer que des conquêtes sont possibles et réalisables en matière d’amélioration du bien-être. »

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