L’impression de voir son pays « décrocher » s’explique. Bien sûr, il y a les fermetures d’usines, la chute du secteur productif et le délitement du tissu industriel. Sans même parler de la destruction méthodique des services publics et, plus globalement, du détricotage du « modèle français » en place depuis (au moins) 1945. Tout cela peut être mis, pour une bonne part, sur le dos de choix politiques conscients, dirigés dans l’intérêt de quelques-uns.
Mais « si ce n’était que ça » pourrait-on dire. Il suffirait de reconstruire ce qui existait hier. Il suffirait d’amorcer l’effet criquet et de rebâtir ce qui avait fait la force de notre pays. Cela permettrait, mécaniquement, de retrouver un niveau de vie perçu comme bien meilleur – c’est très relatif, avouons-le. Problème : les choses ont radicalement changé. La « mondialisation » est passée par là, pour le meilleur et pour le pire ; les gains de productivité ont été gigantesques et, enfin, l’essentiel du commerce et de la production mondiale s’est déplacé.
Entre nostalgie stérile et déni du réel
Alors, certains se placent en tenants d’un « monde d’hier », espérant peut-être obtenir quelques victoires électorales en jouant sur le « c’était mieux avant ». Cette position se tient, dans l’absolu. Mais cela ne fait pas une politique. Encore moins un projet de société. Agréger les nostalgiques d’un temps qui n’a jamais existé ne peut mener qu’au pire, à la déception et à la résignation.
Et puis, à l’autre extrême, il y a ceux qui refusent tout bonnement le réel au prétexte de ne pas tomber dans la nostalgie. Ainsi donc il n’y aurait plus d’ouvriers, ni même de techniciens et d’ingénieurs. « L’industrie, c’est le passé ! » disent-ils en chœur, convaincus que les innombrables objets que nous possédons seraient tombés du ciel. Ces gens-là, confortablement assis sur une chaise (quelqu’un l’a bien produite, non ?), stylo à la main (même question), déblatèrent leur honte de ce qu’a bâti la classe ouvrière durant deux siècles.
Ces deux visions se nourrissent largement. Nous avons à la fois un pays plongé dans la nostalgie et un pays qui poursuit la destruction de son industrie. Nous avons 90 % des Français persuadés que « La France est en déclin » et, dans le même temps, bien davantage de jeunes en école de commerce qu’en école d’ingénieur. C’est, peut-être, l’une de nos principales contradictions.
Alors, chacun se replie comme il peut. Pour un François Ruffin, il faudrait revenir en arrière en fermant nos frontières, sans tenir compte de ce qui fait l’industrie ni de ce fameux « déplacement du centre de gravité ». Sans tenir compte non plus de ceux qui pompent le travail d’autrui au sein même du pays. Pour un Glucksmann, il serait temps d’enfin (!) franchir le pas du fédéralisme européen. Pour un Bardella, il faudrait retrouver la « bonne vieille France » – hâtons-nous de voir ce qu’il souhaite reprendre et ne pas reprendre. Pour un David Lisnard, « il faudrait en finir avec le triple S : Socialisme, Sur-réglementation, Spoliation fiscale. » Bref. Des visions qui – sans comparaison les unes des autres – acceptent le déclin du pays, mais qui continuent de croire en une « France du service et du tourisme ».
Car ce « monde d’hier » n’a rien à voir avec l’héritage. « Nous continuons la France », disaient les communistes dès 1936 sous la plume de Paul Vaillant-Couturier. Dans son esprit, la question était bien de développer le pays – et ses forces productives, donc – en s’appuyant sur les siècles d’histoire que nous partageons. « L’Histoire de la France n’est pas finie, écrivait-il, ce qui disparaîtra des ‘’hiérarchies anciennes’’, c’est ce qui est déjà mort, qui se survit et qui empeste ». Bien sûr, cela suppose quelques ruptures. D’où la question de la prise du pouvoir.
Le pays qu’on imagine et le pays qu’on produit
Incapables d’accepter ces ruptures et bloqués dans de vieux schémas, l’idéalisme domine. On rabâche par exemple que « nous avons créé la Sécurité sociale dans une France en ruine, une France exsangue » et que, par conséquent, on pourrait facilement se permettre de faire encore mieux.
Bien sûr, ça sonne bien dit comme ça, mais on oublie un peu vite l’effort de production gigantesque des années de Libération. On oublie le travail colossal fait par des millions d’ouvriers, d’ingénieurs, de techniciens, de chercheurs animés du désir puissant de sortir le pays de l’ornière.
Et pourtant, en 1945, nous sommes dans une France libérée mais souffrante, les conditions de vie sont encore difficiles, la production alimentaire à peine suffisante et la population rationnée. (Ce n’est que le premier décembre 1949 que disparaîtront les derniers tickets de rationnement.)
Mais si la France est effectivement exsangue, sa dynamique est vigoureuse, et l’exemple de la réindustrialisation permet d’apprécier la vitalité étonnante de l’époque.
Les bombardements alliés ont pilonné et détruit les zones industrielles. De droite comme de gauche, tout le monde s’accorde sur le sujet – pour redresser le pays, il faut faire repartir la production.
C’est la grande différence avec la France de 2025, « riche » d’une valeur qu’elle ne produit plus tellement ; prisonnière d’une stagnation productive qui réduit les esprits à un débat entre recettes et dépenses. Aucun peuple ne prospère en cessant de produire. Aucun.