Les fonds souverains sont en vogue : alors qu’ils contrôlaient 1 000 milliards de dollars en 2000, ils en contrôlent maintenant plus de 13 000 milliards. Par conséquent, leur influence sur les marchés se fait croissante. Pour preuve : le seul fonds souverain norvégien détient en moyenne 1,5 % de toutes les entreprises cotées en bourse dans le monde.
Gérer les profits de l’extraction des ressources naturelles
Concrètement, de quoi parle-t-on ? Un fonds souverain est simplement un fonds de placement financier détenu par un État. Le plus souvent, ils sont créés pour gérer et investir les revenus accumulés grâce à l’extraction et à la vente de matières premières (hydrocarbures, minerais, etc.). Ils peuvent répondre à plusieurs objectifs : éviter une appréciation de la monnaie nationale en raison des méga-bénéfices, préserver le pays des conséquences de la volatilité des revenus ou encore placer et faire fructifier ces revenus pour les générations futures.
Pour ce faire, ils investissent dans des pans entiers de l’économie, la plupart du temps, dans une perspective de long terme, à l’étranger et en limitant les risques. La Norvège, qui possède le plus important fonds souverain au monde, revendique des placements transparents et suivant des règles éthiques strictes. Le Qatar, quant à lui, utilise parfois son fonds souverain dans une stratégie de soft power, le Paris Saint-Germain en étant l’incarnation la plus visible. Ces États sont ainsi amenés à soutenir indirectement et investir dans certains secteurs, mais aussi à orienter les choix de certaines entreprises, y compris à l’étranger.
Un instrument étatique pour intervenir sur les marchés
On comprend bien ici que la gestion des fonds souverains n’a pas pour seule boussole le profit mais bel et bien une orientation politique et géopolitique. Justement, il existe un deuxième type de fonds souverain qui n’est pas lié à la gestion des profits de l’extraction de matières premières mais dont l’activité consiste à placer les réserves de la banque centrale, souvent liées aux surplus commerciaux. C’est le cas de la Chine, qui classe quatre fonds parmi les dix premiers mondiaux. Avec la Chine, on dépasse véritablement la simple gestion de ressources quand on voit que les fonds s’endettent pour démultiplier leur capacité financière et donc leur influence.
Malgré les multiples réalités que cela recouvre, l’explosion des ressources gérées par les fonds souverains évoqués au début de l’article nous donne des pistes de réflexion sur les évolutions du capitalisme depuis le début des années 2000. En effet, sans vouloir surinterpréter des phénomènes qui s’avèrent conjoncturels, incomplets et désordonnés, cette explosion peut se voir comme un retour en grâce du capitalisme d’État. Ici, il n’est pas question de remettre en cause les logiques de profit, ni le système de propriété privée marchande. Ici, il s’agit de constater que face aux crises et contradictions internes du capitalisme, les États sont amenés à injecter de légères et fragiles orientations politiques dans les marchés.
En ce sens, les fonds souverains sont parfois des outils contracycliques pour donner des financements aux acteurs économiques lorsque le financement privé se contracte. Dans le cas chinois, en fonction des plans quinquennaux et des grands projets comme les nouvelles routes de la soie, les fonds sont des instruments pour que le politique devienne actionnaire en chef de certaines entreprises, considérées comme stratégiques mais qui ne sont ni des entreprises d’État ni détenues par l’État. De cette manière, les fonds souverains deviennent des dispositifs de planification qui peuvent se mettre au service des hautes technologies ou de la transition environnementale.
Gabriel Attal à la solde des marchés
En France, nous ne possédons pas à proprement parler de fonds souverain. Récemment, Gabriel Attal a évoqué l’idée de faire une réforme des retraites par capitalisation qui serait composée d’un fonds souverain abondé par 1 000 € pour chaque nouveau-né. Derrière cette proposition particulièrement coûteuse (660 millions d’euros par an) et inégalitaire car ces 1 000 € pourraient être complétés par les parents et grands-parents des enfants des plus riches, se cache une volonté de faire dépendre du marché et de ses crises financières les retraites des Français. Gabriel Attal va ainsi à rebours de la tendance générale des fonds souverains qui est précisément de remettre du politique, certes très limité, dans la finance pour éviter ses effets néfastes.