Aujourd’hui en redressement judiciaire, l’inquiétude est grande. Trente ans de réduction des effectifs, de reventes d’actifs et de replis successifs ont préparé le terrain. Ce qui se joue désormais dépasse le sort d’une entreprise.
Un empire industriel à Arques
À son apogée, le site du Pas-de-Calais était l’un des plus grands complexes verriers au monde. Plus de 12 000 salariés au début des années 2000. Entre Lille et la côte d’Opale, à quelques kilomètres du bassin minier, la ville vivait au rythme des fours. Dans presque chaque foyer, un parent a travaillé à la verrerie. Dans presque chaque maison, la vaisselle venait de l’usine. Il suffit de traverser Arques pour mesurer l’étendue des bâtiments qui portent encore le nom du groupe.
Mais ARC, c’est aussi un modèle industriel à part entière. Un système d’intégration quasi totale, des fours à la logistique, un laboratoire permanent de gains de productivité, une organisation paternaliste structurée autour de son dirigeant historique, Jacques Durand.
Aujourd’hui, ils ne sont plus que 3 500 dans l’usine. « Il y a encore de beaux restes », disent ceux du territoire. Mais en vingt-cinq ans, 8 500 emplois ont disparu. L’équivalent de trois fois ArcelorMittal Dunkerque. Silencieusement, au fil des PSE, des arrêts de fours et des départs en retraite, « Cristalville » s’est refroidie jusqu’à l’annonce, en janvier dernier, du redressement judiciaire.
Cristalville s’effrite
Les causes sont connues. Pression sur les coûts de l’énergie, mutation des marchés, choix stratégiques contestés, endettement. Dès 2004, les premiers grands plans sociaux marquent un tournant. En 2007, l’arrêt du four « V » – qui produisait notamment les célèbres verres Coca-Cola pour McDonald’s – symbolise l’entrée dans une autre ère. Des bâtiments sont cédés, des terrains vendus, notamment à Saverglass.
Dans le même temps, la Cristallerie d’Arques devient ARC International et ouvre des unités de production en Chine et aux Émirats arabes unis. La famille Durand cède progressivement ses parts. Des actionnaires, américains notamment, prennent la main, avec une logique financière très marquée. L’État, lui, intervient ponctuellement et fait le tampon, via différents dispositifs de soutien, jouant un rôle de stabilisateur sans jamais assumer une stratégie industrielle claire.
L’État spectateur
Emmanuel Macron se rend à Arques à plusieurs reprises, d’abord comme ministre de l’Économie, puis comme président de la République. Les annonces se succèdent. Mais l’inflation énergétique, la pandémie et la contraction du marché fragilisent encore l’entreprise. L’activité se réduit. L’inquiétude gagne l’usine.
Dès 2019, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, interpelle le gouvernement et demande à l’État d’entrer au capital. Dans un courrier, il écrivait : « L’entreprise offre toujours de belles perspectives. […] Il faut aider ARC à franchir cette mauvaise passe, mais pas sous la forme de prêts à 12 % d’intérêts. En contrepartie, l’État peut entrer au capital. L’ampleur de la crise renforce le besoin d’un État stratège et protecteur. Qu’il abandonne ses préjugés idéologiques et fasse preuve d’audace. »
La proposition n’a pas été retenue.
Le moment du choix
Dans quelques semaines, le tribunal de commerce de Lille devra choisir un repreneur. Deux projets sont sur la table, tous deux portés par d’anciens dirigeants du groupe, dont Timothée Durand, arrière-petit-fils du fondateur.
Quel que soit le scénario retenu, une question demeure. ARC peut-elle encore être pilotée comme une entreprise ordinaire alors qu’elle structure tout un territoire ? C’est en tout cas l’enjeu soulevé par Cathy Apourceau-Poly, sénatrice communiste du Pas-de-Calais, qui plaide pour la mise en place d’un comité associant salariés, repreneur, sous-traitants, élus, et représentants de l’État afin de définir une stratégie industrielle de long terme.
Car derrière le choix d’un repreneur, c’est la question du rôle que la puissance publique entend – ou non – jouer dans le destin de ses grands outils industriels qui est posée. Affaire à suivre.