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Avant les Alliés

L’URSS et la genèse du tribunal de Nuremberg

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Mise à jour le 31 janvier 2026
Temps de lecture : 5 minutes

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Seconde Guerre mondiale Justice Histoire

En octobre 1943, lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’URSS, de la Grande-Bretagne et des États-Unis à Moscou, les trois alliés décidèrent de coopérer pour identifier les criminels nazis et les traduire en justice. L’idée en avait été lancée dès 1942 par Moscou.

Elle fut définitivement formalisée à Yalta, puis inscrite dans la loi en octobre 1945 à Londres, lors de la création du Tribunal militaire international. La charte de ce tribunal fut signée, servant de base à toutes ses activités ultérieures.

Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, soulignait en novembre dernier, que « C’est l’Union soviétique qui a joué un rôle déterminant dans l’ouverture des discussions, puis dans la création du tribunal. La question de la nécessité de garantir l’inévitabilité de la punition des criminels nazis a été soulevée officiellement pour la première fois dans une note soviétique de novembre 1941 ».

Dès 1942, sans attendre ses alliés, l’Union soviétique met sur pied une « Commission d’État extraordinaire » (TchGK), chargée d’établir et d’enquêter sur les crimes des envahisseurs allemands et de leurs complices. Elle rassemblait des faits, des éléments et des témoignages oculaires sur les crimes commis par les nazis et leurs supplétifs. Sur la base des éléments recueillis, plusieurs procès furent organisés en URSS : le procès de Krasnodar (14-17 juillet 1943) ; le procès de Kharkov (15-19 décembre 1943) ; le procès de Lublin (27 novembre-2 décembre 1944), en Pologne, contre six gardiens SS et kapos du camp de concentration de Majdanek.

Les Anglo-américains avaient alors des doutes quant à la marche à suivre. Le président américain Franklin D. Roosevelt déclara qu’il valait mieux fusiller symboliquement 50 000 officiers allemands plutôt que de créer un tribunal. Le Premier ministre britannique Winston Churchill affirma lui aussi qu’il valait mieux les tuer que de les juger.

Le ministre belge des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, après le procès de Kharkov 1943, fut d’avis que « Les criminels de guerre devraient être jugés et punis comme les Russes l’ont fait ! ». Il ne convainquit pas Britanniques et Américains. Mais pourquoi ?

L’historien Guillaume Mouralis, dans son livre Le moment Nuremberg. Le procès international, les lawyers et la question raciale (Presses de Sciences Po), a cherché réponse à cette question. Pour lui c’est la politique – et les lois – raciales des États-Unis qui expliquent la prudence de Washington. Il rappelle « la déclaration, le 25 juillet 1945, soit trois mois avant l’ouverture du procès, de Robert H. Jackson, procureur général des États-Unis et chargé par le président Truman de préparer le procès : “La manière dont l’Allemagne traite ses habitants ou dont tout autre pays traite ses habitants n’est pas plus notre affaire que ce n’est celle d’un autre gouvernement de s’interposer dans nos problèmes.” Rétrospectivement, cela saute aux yeux. Le message est sans ambiguïté : la répression des crimes commis pour des raisons raciales par le Troisième Reich ne devait en aucun cas servir à remettre en question l’ordre racial qui prévalait au même moment aux États-Unis ».

Mouralis rappelle les lois Jim Crow, qui imposaient une stricte ségrégation raciale, notamment dans les États du Sud, (en vigueur jusqu’en 1965), ou les lois prohibant les relations sexuelles interraciales, à l’instar de ce que fit le régime nazi qui interdisait les relations entre Juifs et non-Juifs, qui perdurèrent jusqu’en 1967.

À l’opposé, Joseph Staline, a dès le début adopté une position absolument légaliste : les criminels devraient être jugés dans un procès international ouvert. Churchill s’en plaignait auprès de Roosevelt : « L’Oncle Joe a pris une position ultra-respectable : il ne devrait pas y avoir d’exécutions sans procès, sinon le monde entier dira que nous avons peur de les juger ».

En octobre 1944, Churchill a écrit à Staline :« Ne pensez-vous pas qu’il faut dresser une liste comprenant, disons, 50 ou 100 personnes dont la responsabilité d’avoir dirigé ou sanctionné tous les crimes et atrocités est établie par le fait même de leurs hautes fonctions officielles ? [...] On peut ajouter de nouveaux noms à tout moment ».

Staline a répondu : « Il doit y avoir une décision judiciaire appropriée. Sinon, les gens diront que Churchill, Roosevelt et Staline se sont simplement vengés de leurs ennemis politiques ».

L’historienne américaine Francine Hirsch, dans son ouvrage Soviet Judgment at Nuremberg. A New History, met en valeur le rôle de l’Union soviétique dans le procès. Elle note que l’histoire du procès a été le plus souvent écrite, restituée du point de vue des Américains. Pourtant, elle souligne que la volonté de juger les criminels nazis fut une idée soviétique.

Elle rappelle qu’un certain nombre de concepts juridiques portés au cœur de l’acte d’accusation à Nuremberg, notamment les concepts de « guerre d’agression », de « crimes contre la paix », de « responsabilité et complicité criminelle » avaient été définis pendant la guerre par le juriste soviétique Aron Trainin. Le livre de ce dernier, La responsabilité criminelle des hitlériens (1944), fut rapidement traduit et lu par les juristes préparant Nuremberg.

Or, au terme du procès qui se déroula du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946 et au cours duquel vingt-quatre hauts responsables nazis furent jugés, il apparaît que l’opération bénéficia largement aux États-Unis, souligne Francine Hirsch pour qui « si l’Union soviétique a gagné la guerre, à Nuremberg, elle a perdu la paix ».

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