On va donc suivre pas à pas l’évolution des cercles de discussions d’origine, des salons et sociétés philanthropiques de l’Ancien Régime réservés aux élites (aristocratie et bourgeoisie) jusqu’aux cercles qui vont se multiplier à la fin du 18ᵉ siècle, prenant ensuite le nom de clubs qui finiront par s’ouvrir aux classes populaires. Au fil de cette étude rigoureuse, certains aspects, et non des moindres, de la légende jacobine sont largement démentis par les faits.
À commencer par le fameux centralisme jacobin. Contrairement aux assertions de la réaction bourgeoise ou royaliste, le club n’a jamais été un « centre de commandement parisien » dictant ses ordres dans tout le pays, même au plus fort de son influence en l’An II (1793-1794). En réalité les Jacobins avaient initié un réseau de sociétés patriotiques, un « réseau de sociabilité politique inégalé, jamais vu dans l’histoire », dans lequel chaque club rattaché aux Jacobins gardait son autonomie de décision et d’action.
À cette époque, les anciens sujets devenus des citoyens politiquement conscients se perçoivent comme des acteurs historiques à part entière et les clubs sont les lieux privilégiés d’action, de réflexion et de promotion politiques. Pas de centralisme décisionnel donc, ni de dictature parisienne. Le réseau jacobin est un réseau démocratique où s’expriment et s’opposent différentes tendances (pour peu qu’elles soient favorables à la République) et dans lequel, chose importante, les clubs répartis dans toute la France et même à l’étranger échangent des informations et des idées, relayées par le journal diffusé par les Jacobins.
Au cours de son évolution – du club Breton au club des Jacobins – le club a par ailleurs su s’adapter aux évènements politiques impulsés par la pression populaire et rester au plus près des aspirations du peuple.
Ce que les ennemis des Jacobins ont qualifié de jacobinisme est une pure fiction car il n’y a jamais eu de programme politique établi. Pas de volonté centralisatrice ni de programme précis, mais le club des Jacobins a une formidable « force d’entraînement, une capacité à faire converger les énergies patriotes et à les renforcer » et, on l’a vu, à les organiser en réseau. Les Jacobins sont donc essentiellement une structure coordonnée d’action politique très efficace mise à la disposition des patriotes. C’est leur force et la clef de leur succès.
Mais c’est aussi leur faiblesse car les clubs, bien que réunis autour de la Convention dans la défense de la République « une et indivisible » sont aussi bien sûr les lieux d’affrontements politiques et sont majoritairement aux mains de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, qui les utilisent ou les créent, souvent dans des buts de promotion politique locale. L’une des raisons de la prédominance bourgeoise dans les clubs est le montant des adhésions qui, de fait, exclut une grande partie de la population. En 1792, face à la gravité des évènements et aux menaces contre la République, les cotisations sont baissées afin d’élargir le recrutement et permettre que des citoyens plus modestes puissent participer pleinement à la mobilisation politique.
1792, c’est aussi le moment de la rupture entre les Jacobins et les Girondins qui s’effraient de la radicalité des sans-culottes parisiens, alors que les Jacobins, eux, prônent l’alliance avec les sans-culottes pour défendre la République en danger. Il faut combattre les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. On a donc mis en place les Comités de Salut Public.
Cependant, les Jacobins restent fidèles à leurs principes de démocratie, ce qui va permettre à la bourgeoisie, qui voit ses intérêts menacés par l’irruption du prolétariat dans le réseau jacobin, de passer à une offensive qui aboutira à la fermeture du club des Jacobins par la Convention, et bien sûr à l’exécution des grandes figures jacobines. Fondamentalement démocratique, la structure jacobine aura permis aux courants bourgeois de s’en emparer et finalement de la liquider sans pratiquement de résistance de la part des Jacobins.
Par la suite, les Jacobins vont rester dans la mémoire collective, inspirant çà et là des courants révolutionnaires (1848, 1871), et comme une référence de la gauche républicaine brouillée par le mythe et entachée par la propagande réactionnaire.
Pour le lecteur que je suis, qui ne saurait résumer ici en quelques lignes toute la richesse des apports historiques de cet ouvrage, une question majeure s’impose : comment une telle structure révolutionnaire, aussi puissante à son apogée, a-t-elle pu se laisser éradiquer aussi facilement ?
La Révolution s’est appuyée sur des principes généraux à vocation universelle issus des Lumières, d’où naîtra la devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité. Cependant, leur application devait se faire dans le contexte d’un État républicain à construire et d’une société à reconstruire. Les Jacobins n’ont pas su de fait élaborer un programme politique autour duquel l’action révolutionnaire aurait pu s’organiser et se développer dans la cohérence d’un but à atteindre, et se sont reposés sur une conception qu’on qualifierait aujourd’hui idéaliste de la démocratie. S’ils ont su refuser l’adhésion à certains clubs, ils n’ont pas su faire la distinction entre le principe de démocratie générale et celui de démocratie interne.
Or, une structure politique qui applique le principe de « démocratie interne » doit savoir se protéger de ses adversaires voire de ses ennemis de l’intérieur en les neutralisant. C’est une question de bon sens et de survie. Mais les Jacobins n’étaient pas un parti. Sans un corpus idéologique de classe solide sur lequel s’appuyer, sans programme politique précis, ils n’ont eu aucune chance face à l’offensive menée par la bourgeoisie soucieuse de préserver ses intérêts.
Des « erreurs de jeunesse » que Marx d’abord, puis Lénine, sauront analyser et corriger en leur temps.
Haro sur les Jacobins, Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien. PUF. 19 euros