De plus, ma pratique de la flûte est laborieuse et je ne pense pas que les nymphes et nymphettes des alentours seraient particulièrement désireuses de me servir d’auditoire.
Concernant les satyres, j’en étais resté comme vous le voyez et, comme bien d’autres ignorants, à l’image galvaudée d’un être repoussant et puant le bouc. Je véhiculais sans m’en rendre compte des poncifs éculés qui décrivent ces êtres mythologiques comme des personnages libidineux et torves, guettant les nymphes dans les sous-bois afin de les poursuivre de leurs assiduités sexuelles.
Jusqu’au jour où, en conversant avec un érudit dans une exposition, j’ai découvert un autre Marsyas. J’avoue qu’avant cette rencontre, je ne m’étais pas vraiment soucié de la figure fantomatique aux contours flasques et imprécis que l’on découvre parfois sur certains tableaux de maîtres. Que venait faire ce satyre martyrisé par Apollon dans ces œuvres picturales ?
J’ai donc écouté les peintres, contemplé des sculptures, lu des psychanalystes, chacun donnant sa version du mythe ou exprimant une analyse, voire un jugement, sur le personnage et son martyre. Et, curieusement, je n’ai pas encore entendu l’écho de ce mythe chez les musiciens, mais il est vrai qu’avec l’âge, l’ouïe décline et dans le bruit de fond ambiant, je suis probablement passé à côté.
En méditant sur Marsyas, je me suis dit que, comme chez les humains, il doit exister des satyres qui se prennent pour des Apollons, qui se pavanent devant des bergères plus ou moins intéressées, qui regardent les autres en pointant leur barbiche en avant et en se haussant bien haut sur leurs sabots. Et, il en est certainement d’autres qui se cachent par timidité, qui méditent sur la beauté des sylves et qui ne savent que rougir et bégayer lorsqu’ils croisent une nymphe ou une jeune bergère.
Qu’en était-il donc de Marsyas ?
Marsyas n’était ni arrogant, ni timide et, s’il faut le qualifier, il suffit de dire qu’il respectait les autres et qu’il était heureux de les charmer avec sa musique.
Mais, ce qu’on ne retrouve pas dans les textes, sur les vases grecs ou sur les tableaux qui mettent en scène son supplice, c’est qu’il était très beau et qu’il ne semblait pas le savoir.
Dans les cortèges de nymphes, de bergères et de bergers qui le suivaient parmi les bois et les bosquets, combien de cœurs défaillaient d’amour et de passion en le côtoyant ? Combien de sourires enchanteurs espéraient le soustraire à sa musique ? Combien de voiles desserrés révélaient, comme par mégarde, des rondeurs accueillantes ou des replis secrets ? Combien de souffles retenus ? Combien d’extases ou de pâmoisons à son passage ?
Marsyas poursuivait son rêve. Il n’était pas indifférent aux tentations offertes à ses yeux et à ses sens, il goûtait la vision des corps, la douceur invitant à l’étreinte. Mais, à ses yeux, rien n’égalait l’harmonie des notes, la pureté d’un timbre ou l’accord des instruments.
Depuis sa tendre enfance, il n’avait vécu que de musique, il n’avait perçu que l’harmonie, et son rêve était peuplé de rythmes et de cadences. Et à l’instant où son destin le fit trébucher sur la flûte jetée par Athéna, Marsyas sentit qu’il atteignait enfin la plénitude, l’intensité du jeu, la richesse du rendu.
Personne avant lui n’avait produit un tel prodige, personne ne pouvait égaler sa musique, pas même un Dieu. Il était le meilleur et il avait trouvé le meilleur instrument. Et tous ceux qui l’écoutaient pendant qu’il accompagnait Cybèle en étaient persuadés et le répétaient à l’envi jusqu’à susciter la colère d’Apollon.
Les thuriféraires des puissants, les adorateurs des Dieux ont, depuis, écarté à coups d’encensoirs tout autre discours qu’un Marsyas orgueilleux, qu’un musicien suffisant, qu’un satyre borné et arrogant. Apollon n’aurait donc pris aucun risque en le défiant et Marsyas n’aurait été qu’un simple d’esprit en acceptant de concourir avec le Dieu ?
Que n’a-t-on pas entendu pour le rabaisser ? Que la flûte jouait seule. Qu’il n’était qu’un vantard, un prétentieux bouffi d’orgueil. Qu’il avait bien mérité son sort…
Pourtant, à tout bien considérer, qui se met en colère au point de défier le satyre joueur de doulos, si ce n’est le Dieu lui-même ? Qui ne peut admettre qu’un autre, qu’un simple mortel, qu’un être aussi insignifiant qu’un satyre, puisse le supplanter ? Qui est l’orgueilleux ?
Le sort du musicien était écrit d’avance depuis qu’Athéna avait maudit la flûte qui l’avait rendue risible aux yeux des autres déesses, mais Marsyas dans sa tranquille et naïve assurance, allait faire l’erreur de s’en remettre à la probité d’Apollon.
Si Marsyas est sacrifié c’est parce qu’il est le meilleur, qu’il est le modèle exemplaire de l’artiste à la fois doué et sans cesse à rechercher le meilleur de lui-même. Et il y a là de quoi mettre en fureur et inquiéter ceux qui ont la certitude qu’ils sont incomparablement supérieurs. Dès qu’on les ébranle dans leur conviction, ils font disparaître le fauteur de doute : Marsyas est puni parce qu’il fait douter Apollon.
Pendant une éternité, le satyre musicien va être confiné dans le rôle de l’imprudent, du besogneux qui pousse la déraison jusqu’à s’imaginer pouvoir égaler, ou même dépasser, un Dieu ou un Puissant. Et à la suite de Marsyas, les créateurs seront souvent rabaissés, négligés, méprisés. Pensez aux troubadours jouant pour de grossiers hobereaux, exposant leurs mains, leurs voix, leurs instruments, au bon vouloir de rustres et aux périls des chemins ou des intempéries.
Cherchez aussi à vous représenter le pinceau d’un peintre toscan retrouvant le dernier souffle de vie d’un crucifié sur un panneau de bois aux alentours de 1200. Évoquez le marteau d’un tailleur de pierre qui façonne un porche de cathédrale. Vous réaliserez que peu nous ont laissé leur nom, et que pendant des siècles, les créateurs sont restés dans l’ombre. S’il reste des traces des corporations ou des ateliers, on ne sait rien ou presque rien des auteurs des œuvres d’art. L’artiste devait s’effacer devant le sujet qu’il traitait, comme Marsyas aurait dû s’effacer devant le puissant Apollon.
Pourtant, quand on décorait les lieux de cultes, quand on encensait Dieu par des chants et des musiques, certaines œuvres se distinguaient jusqu’à éveiller les jalousies et les convoitises.
J’ai eu l’occasion d’admirer de magnifiques vitraux des églises de Champagne, là où se tenaient les fameuses foires dès le douzième siècle. J’y ai découvert des personnages en retrait, des donateurs récompensés pour leurs libéralités. Quand l’argent circule, quand les richesses s’accumulent, l’art sort bientôt de l’anonymat, puis des lieux de culte pour embellir et magnifier la société des nantis et satisfaire les « ego ». Le faste et le paraître deviennent rapidement indispensables à la concurrence, au jeu financier, et l’on se dispute alors les meilleurs artistes.
Pour autant, les pesanteurs religieuses, sociales ou culturelles ne vont pas s’évanouir aussitôt, les voiles vont perdurer encore très longtemps, et en interrogeant mon érudit, j’ai pris conscience de leur formidable inertie. Il m’a cité l’apparition tardive des monogrammes et de la signature, avant de me parler de l’autoportrait.
L’autoportrait ! Quand se glisse-t-il dans les tableaux ? Probablement, au départ, dans la représentation de personnages secondaires, à l’exemple de Gozzoli dans le cortège des Mages du palais des Médicis.
Est-ce le regard que l’artiste porte sur lui-même, l’idée qu’il se fait de son art, de ses capacités ou de son génie, qui vont réveiller l’intérêt pour Marsyas et le transformer en symbole ?
La synthèse semble faite par Michel-Ange dans le Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine, quand il se peint sur la peau martyrisée de Saint-Barthélemy, écorché vif comme le satyre musicien.
La figure du vieil artiste sur la dépouille informe, s’adresse à Dieu, aux puissants, à nous-même pour s’affirmer, pour dire son génie.
Et Marsyas sort enfin de son purgatoire
Aujourd’hui, les artistes s’affirment, signent leurs œuvres. Depuis longtemps, les autoportraits ne scandalisent plus. Les Dieux semblent avoir perdu de leur puissance et l’on ne craint plus de se mesurer avec les compétences d’Apollon.
Pourtant, si l’artiste a obtenu sa place dans la cité, rien ne dit que Marsyas ait finalement gagné. Dans un monde où le silence et la beauté disparaissent, où l’uniformité envahit la planète, où des besogneux épisodiques se succèdent en une valse effrénée sur les ondes, sur les écrans, sur les jaquettes des imprimeurs, restera-t-il encore longtemps une place pour un Marsyas, pour un artiste à la recherche de son idéal ?
Qu’on ne s’y trompe pas, me chuchote à l’oreille une voix insistante : les Dieux ont quitté l’Olympe. Près de leurs coffres blindés et de leurs ordinateurs, ils se rient de la naïveté des hommes pendant que leurs marionnettes s’agitent. Que leur importe Marsyas maintenant !? Ils ont simplement changé de noms. Ils se nomment Mode, Conformisme, Bienséance. Ils sont les sœurs et les frères de Rentabilité, les cousins d’Investissement et d’Armement. Leur messager s’appelle Média et le Roi des Dieux se nomme Profit.